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LittératureL’incroyable destinée du dernier inventeur de la grotte de Lascaux

Il y a huitante ans aujourd’hui qu’une bande de copains découvrait la grotte ornée. Héloïse Guay de Bellissen consacre un roman poignant à Simon Coencas, le plus jeune d’entre eux.

Simon Coencas s’est livré avec pudeur et tendresse à l’écrivain Héloïse Guay de Bellissen, avant de s’éteindre en février dernier.
Simon Coencas s’est livré avec pudeur et tendresse à l’écrivain Héloïse Guay de Bellissen, avant de s’éteindre en février dernier.
AFP

«Inventeur», en voilà un drôle de terme pour désigner quelqu’un qui découvre quelque chose. «C’est vrai, avoue l’écrivain française Héloïse Guay de Bellissen, qui signe justement en cette rentrée littéraire «Le dernier inventeur». On me dit sans cesse que je me trompe, qu’on dit «découvreur» pour qualifier ces quatre jeunes hommes qui sont tombés un peu par hasard sur la grotte de Lascaux. Mais le terme exact est bien «inventeur». C’est pareil pour les scènes de crime, d’ailleurs! C’est affreux de se retrouver avec la paternité d’une scène de crime, non?»

«C’est quand même le bonheur ultime de découvrir ça sous la terre, alors qu’à la surface les pires horreurs déchirent les hommes»

Héloise Guay de Bellissen, auteure

Passionnée et multiple, l’ancienne étudiante en arts plastiques et libraire passe rapidement d’un sujet à l’autre. Il n’est donc pas toujours évident de la suivre, de se raccrocher aux multiples fils rouges qu’elle choisit pour tisser son discours. On l’avait quittée en dresseuse de portraits de tatoués avec «Parce que les tatouages sont notre histoire» (Éd. Robert Laffont), on la retrouve en train de décrire les flancs eux aussi décorés de son plus récent personnage: la grotte de Lascaux, dont on célèbre les 80 ans de la découverte ce samedi 12 septembre.

Quand vous vous êtes mis en tête de rencontrer le dernier inventeur de la grotte de Lascaux toujours vivant, vous étiez loin d’imaginer sa destinée inouïe…

J’en étais à des années-lumière, oui! Aujourd’hui encore je peine à m’en remettre. Je voulais essayer de rencontrer le cadet des quatre copains de Montignac. J’ai donc cherché Simon Coencas dans l’annuaire et… suis très facilement tombée sur son épouse Gisèle. Ils ont accepté de me recevoir et j’ai ressenti un réel coup de… tendresse pour cet homme. D’entrée il m’a parlé de Drancy avant même d’évoquer Lascaux. Ça a été le choc!

Les histoires se multiplient derrière l’Histoire. Et compliquent la construction du roman, non?

Un vrai casse-tête! J’étais partie pour parler d’une bande de potes dans le Sud, loin des horreurs de la guerre, qui découvrent un trésor inimaginable dans les entrailles de la terre. Pour retracer les merveilleux souvenirs d’une personne âgée pudique, pour lui donner une voix, parce que je trouve qu’on a trop tendance à laisser nos aînés de côté, voire à carrément les ignorer, comme lors des récents décomptes de décès du Covid dans les EHPAD (ndlr: l’équivalent français de nos EMS). Et je me retrouve happée par le récit de ce destin incroyable: Simon Coencas passe de héros de la nation à Lascaux à invisible en étant interné à Drancy! Il échappera à la déportation, puisque à cette date seuls les juifs de France âgés de plus de 15 ans partiront vers les camps de la mort. Son histoire est complètement folle. Et pas facile du tout à résumer. Apparemment, mon roman est une exo-fiction. J’ai appris ce terme il y a quinze jours (rires)!

Vous y mêlez faits historiques, témoignage, imaginaire. Et revendiquez le droit à des imprécisions…

Totalement. Je suis allée écouter et enregistrer un homme infiniment touchant. Un homme de 91 ans qui a peut-être cherché à se convaincre d’une autre réalité. Mais cette réalité-là, c’est la sienne. Il m’a raconté que ses parents s’étaient recroisés à Auschwitz, alors que c’est impossible historiquement. Mais je n’ai pas voulu trahir son souvenir. Au bout d’un an de visites merveilleuses chez les Coencas à Paris, Simon a perdu la parole et je me suis mis une pression de fou: j’étais la dernière personne à avoir recueilli ce témoignage si précieux. Je me sens tellement privilégiée que ça me donne encore envie de pleurer. Il me fallait transmettre son histoire le mieux possible, pour que Simon soit entendu. J’ai mis trois ans à écrire ce livre, tellement c’était puissant. À l’hôpital, je lui lisais des extraits et je le voyais sourire. Je ne sais pas s’il aimait vraiment, mais une chose est certaine: il m’avait donné sa confiance.

Les tons et les héros sont multiples. Vous allez jusqu’à faire parler la grotte elle-même!

Oui, j’ai voulu ajouter de la poésie, du lyrisme et de l’onirisme à ce récit. C’est quand même le bonheur ultime de découvrir ça sous la terre alors qu’à la surface les pires horreurs déchirent les hommes. Je me suis rendu compte en écrivant ce livre que cette grotte de Lascaux, c’est une résistante! Je lui ai donc donné une voix, comme dans les tragédies grecques. Elle se montre très protectrice avec les quatre garçons qui l’ont révélée. Et leur rappelle que tout passe, même une atrocité absolue comme la guerre.

Une réplique d’une des peintures visible à Lascaux IV.
Une réplique d’une des peintures visible à Lascaux IV.
AFP

Vous encouragez tout le monde à aller visiter les grottes. Et pourtant votre roman ne sera vraisemblablement jamais dans la boutique…

Il faut absolument y aller, oui! Quand je repense qu’avec ma classe on était allés à Marineland… Les reproductions sont merveilleuses et tous les enfants devraient voir des gestes qui ont fait de leurs auteurs des humains. Maintenant c’est vrai que les gens de Montignac, des institutions, n’ont pas vraiment réagi à mon livre. Ils doivent penser que Lascaux leur appartient et que personne de l’extérieur ne devrait y toucher. Ça m’avait déjà fait ça quand j’avais écrit sur Kurt Cobain… Un des guides de Lascaux m’a dit avoir adoré mon roman et qu’il le recommanderait aux visiteurs. Ce n’est pas grave. Moi je veux juste que les gens découvrent l’histoire incroyable de Simon Coencas. Qui sait, on a peut-être encore tous notre Lascaux à découvrir?

«Le dernier inventeur», Héloïse Guay de Bellissen, Ed. Robert Laffont, 234p.
«Le dernier inventeur», Héloïse Guay de Bellissen, Ed. Robert Laffont, 234p.
DR