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Votation du 29 novembre«L’initiative aide notre conscience, mais pas les agriculteurs au Zimbabwe»

Le président du conseil d’administration de Nestlé, Paul Bulcke, s’engage dans la campagne contre l’initiative populaire «Entreprises responsables – pour protéger l’être humain et l’environnement». Interview.

Paul Bulcke, président du conseil d'administration de Nestlé.
Paul Bulcke, président du conseil d'administration de Nestlé.
Chantal Dervey

Cela fait des mois que des petits drapeaux orange fleurissent sur les balcons à travers la Suisse pour soutenir l’initiative dite «Pour des multinationales responsables». Rarement une initiative populaire aura eu un tel impact visuel sur le paysage. Le texte soumis au peuple le 29 novembre demande que les grandes entreprises dont le siège est en Suisse soient tenues pour responsables, devant les tribunaux helvètes, de leurs agissements à l’étranger. Que ce soient des atteintes aux droits humains ou à l’environnement.

Pour le patron de Nestlé, Paul Bulcke, cette initiative rate sa cible. Le Belge de 66 ans, qui travaille depuis quatre décennies pour la multinationale de Vevey, est très présent dans la campagne.

On vous sent très engagé, même touché par cette initiative. Pourquoi?

L’initiative part de bons sentiments, mais elle est contre-productive. Quelque part, c’est ça qui me fait mal. Les droits humains et l’environnement ne sont pas des choses négociables. Elle rate son objectif. C’est pour cela que je m’engage et que j’essaie d’expliquer pourquoi le texte soumis au peuple suisse ne va pas dans le bon sens.

Pourquoi ce texte ne va-t-il pas dans le bon sens?

L’initiative veut rendre les entreprises responsables au-delà de leurs activités. C’est incompréhensible. Nous serions responsables des actes de tous ceux qui sont liés de près ou de loin à Nestlé. Or, les entreprises ne peuvent pas être responsables pénalement des activités qu’elles ne contrôlent pas. Avec l’initiative, pour chaque plainte, l’entreprise devra prouver son innocence. C’est ce que l’on appelle le renversement du fardeau de la preuve. Aujourd’hui, nous travaillons directement avec 150’000 fournisseurs et plus de 500’000 agriculteurs, et indirectement avec des millions de personnes. Chacune de ces relations est une source possible de plainte pénale. Cela va créer une grande instabilité et de l’insécurité. La présomption d’innocence sera anéantie. Le pire, c’est que cela va conditionner au fil du temps nos engagements dans certains pays ou avec des agriculteurs. C’est en cela que l’initiative est contre-productive. L’initiative aide peut-être notre bonne conscience, mais elle ne va pas aider les agriculteurs au Nicaragua ou au Zimbabwe.

Justement, existe-t-il des pays desquels vous devriez envisager de vous retirer?

Je vais vous donner l’exemple du Venezuela. Nestlé y a toujours cinq usines en activité, malgré la situation actuelle. Il faut le faire! Nous employons 2500 personnes et des milliers d’agriculteurs. Nous sommes là depuis des années. C’est un engagement que nous avons avec nos employés, qui ont confiance dans cette entreprise. Mais avec cette initiative, la question se posera: peut-on encore rester dans un pays comme le Venezuela? Ce n’est pas une menace, c’est la réalité.

Seriez-vous parfois dans des situations où les droits humains et environnementaux ne peuvent pas être scrupuleusement respectés?

Là où nous sommes, même si la situation est risquée et instable, nous avons nos principes, nos valeurs. Mais le monde n’est pas noir ou blanc. Je vais donner un bon exemple: le travail des enfants. C’est terrible et très sensible. 80’000 enfants vivent dans les plantations de cacao d’Afrique de l’Ouest. Nous y sommes très attentifs. Il y a huit ans, nous avons identifié 18’000 enfants qui sont exposés à des travaux dangereux ou lourds. Avec les autorités et les ONG locales, nous avons pu scolariser 10’000 d’entre eux. Cela veut dire qu’il y en a encore 8000 exposés. Nestlé pourrait être accusée de la situation de ces enfants. Mais le développement dans ces pays se fait pas à pas. Nous nous engageons avec transparence. Je viens de vous communiquer le nombre de ces enfants. Avec l’initiative, cette transparence poserait un risque pour Nestlé. Mais c’est ça la réalité.

Ne considérez-vous pas légitime que les entreprises qui naviguent sur les océans de l’économie mondiale sous pavillon suisse adhèrent aux normes que nous nous sommes engagés à respecter en tant que pays?

Bien sûr. Nestlé est pour les droits humains et l’environnement. Nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour les faire respecter par conviction! Mais moi, je parle du texte qui est sur la table et qui va avoir un effet contraire. Pour pouvoir garantir à 100% que l’on prend bien soin de l’environnement et des êtres humains, il faudra se demander si nous pouvons rester dans certains pays. En plus, ces pays ne verront pas d’un bon œil qu’un juge en Suisse se prononce sur des événements qui se passent chez eux. Le monde est complexe.

L’Union européenne va sans doute adopter de nouvelles directives très similaires au but de l’initiative. À quoi bon s’opposer au projet suisse?

Je dirais que l’Union européenne va plutôt dans le sens du contre-projet à l’initiative. La France a eu cette volonté d’aller plus loin. Mais elle est revenue en arrière voyant que c’était contre-productif.

Le contre-projet indirect impose simplement une obligation de transparence. À vos yeux, il élimine tout risque de responsabilité juridique ou craignez-vous que la transparence soit un premier pas vers de nouvelles règles plus strictes?

Le contre-projet oblige les entreprises à prendre leurs responsabilités. Avec les médias actuels et à l’heure des réseaux sociaux, il y a une forte pression sur les entreprises pour qu’elles fassent preuve de transparence. Si on veut voter pour les droits humains et pour l’environnement, je dirais qu’il faut voter contre l’initiative, nous aurons ainsi un contre-projet mieux construit et qui ne rate pas sa cible.

En parlant de transparence, à quelle hauteur Nestlé finance la campagne, si c’est le cas?

L’investissement de Nestlé, c’est mon temps consacré à expliquer notre position. Nestlé ne finance pas la campagne. Nous sommes membres de quelques organisations qui participent à la campagne, mais ce sont des organisations que nous finançons chaque année.

On voit des dizaines de milliers de drapeaux orange flotter aux balcons pour annoncer l’initiative – même à ceux de villas cossues. Êtes-vous impressionné?

Cela montre qu’il y a une préoccupation de la population. Une préoccupation que nous partageons. Comme entreprise, nous devrions mieux dialoguer avec la population. Peut-être avons-nous été trop silencieux. Nous avons perdu ce lien avec la population pour expliquer ce que l’on fait et pourquoi et comment on le fait. Il y a beaucoup de malentendus.

Comment expliquez-vous l’image désastreuse des multinationales dans l’opinion publique?

Ce qui est grand, omniprésent et fort n’est pas trop aimé par définition. Au bout d’un moment, l’opinion publique est conditionnée par tout ce qu’elle entend et lit. Lorsque nous annonçons de bonnes nouvelles, cela ne fait pas les gros titres. Par exemple, nous avons annoncé, en pleine crise du Covid, notre intention d’investir 160 millions dans l’usine Nespresso de Romont pour une extension qui va créer 350 emplois. Tout ça dans un contexte extrêmement difficile et avec peu d’écho dans les médias!