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Exotisme vaudois (19/41)L’irrésistible banalité de l’Ouest lausannois dans l’œil du promeneur

Le district offre autant de balades qu’il a de facettes. De l’ancienne chocolaterie de Chavannes au château de Renens en passant par l’ex-empire du bas en nylon, la preuve par l’exemple.

Construites par des ouvriers italiens, les maisons colorées proches de la rue Neuve, à Renens, rappellent l’âge d’or de la gare de triage.
Construites par des ouvriers italiens, les maisons colorées proches de la rue Neuve, à Renens, rappellent l’âge d’or de la gare de triage.
Florian Cella

Rien ne ravit le promeneur comme le bord d’une rivière ou un vallon verdoyant. Mais si, pour une fois, l’émerveillement venait d’une fabrique reconvertie, de jardins communautaires ou d’une zone industrielle en voie de disparition? Partir en balade dans l’Ouest lausannois, quelle idée. Et pourtant, le district regorge de trésors insoupçonnés, témoins de son passé ouvrier. Un patrimoine qui perdra peut-être un jour les étiquettes qui lui collent aux basques: banal, terne, sans intérêt particulier.

Des joyaux hors classes

On l’oublie parfois, mais à elle seule, l’église romane de Saint-Sulpice vaut un pèlerinage dans la région. Daté du XIesiècle et dûment classé, l’édifice n’est d’ailleurs pas loin d’une autre attraction architecturale: le Rolex Learning Center, à l’EPFL. Mais pour toucher au cœur de l’Ouest, d’autres excursions s’offrent au promeneur. L’une d’elles commence à Chavannes-près-Renens, à l’ancienne chocolaterie Perrier, qui s’est muée depuis plusieurs années en une volière d’artistes, designers, et architectes. On peut s’y risquer sans autres, ne serait-ce que pour y découvrir le délicieux Atelier-Musée Encre et Plomb, avec ses presses inestimables.

Yannick Michel

Une ancienne ouvrière du chocolat, qui, à presque 90, ans habite toujours les lieux, m’a dit un jour que la fabrique était classée et protégée. «C’est officiel», jurait-elle. En réalité, il n’en est rien, et bien d’autres pépites dans le district sont dans le même cas. En remontant l’avenue de la Gare depuis là, les pavillons garnis de jardinets dégagent la même atmosphère surannée qui plaît tant aux gens du quartier. Ceux-ci espèrent juste qu’ils ne seront pas vendus et remplacés par des lotissements. Pleine de cachet elle aussi, la petite église au bout de la rue ne connaîtra pas ce sort. Sous l’impulsion de la Commune de Chavannes, elle pourrait accueillir un jour des spectacles, une librairie ou, qui sait, un bistrot.

Aujourd’hui reconverti, l’ancien cinéma Lumen était couru pour ses westerns spaghettis, à la frontière entre Crissier et Renens.
Aujourd’hui reconverti, l’ancien cinéma Lumen était couru pour ses westerns spaghettis, à la frontière entre Crissier et Renens.
Florian Cella

«Lever les yeux»

En attendant son heure, la chapelle semble observer la gare de Renens entrer dans le XXIesiècle au prix d’un énorme chantier. Bientôt, une passerelle végétalisée mènera les piétons au-delà de la ligne CFF qui coupe le district en deux. De l’autre côté, le centre-ville du chef-lieu n’a pas attendu pour se réinventer, avec sa nouvelle place du Marché. Difficile d’imaginer que jadis, les usines avaient pignon sur rue comme les commerces, imbriquant intimement la vie des hommes et celle des industries.

Les traces de cette époque fascinent Nicolas Noël, enseignant et géographe, créateur du blog «Arpenter l’Ouest». «Ici, il suffit de lever les yeux pour tomber sur des choses étonnantes.» Il désigne les moulures en stuc qui ornent la corniche des maisons bourgeoises de la rue Neuve. Peintes en couleurs vives, elles cassent l’image grise dont pâtit encore Renens, tout comme les maisons plus modestes d’une petite ruelle parallèle, construites il y a plus d’un siècle par des ouvriers italiens. Dans un mouchoir de poche, elles rappellent l’âge d’or de la gare de triage, qui étale encore son océan de rails en bordure du centre-ville.

Pour arpenter ce Renens entre passé et présent, Nicolas Noël imagine un itinéraire qui passe ensuite devant l’ancien cinéma Lumen. Construit en 1947, il s’est converti à d’autres activités, permettant à son charme désuet de survivre. L’édifice marque le début de la rue des Alpes, qui file en direction de Crissier. «J’ai appris que quelqu’un vient de consacrer un livre rien qu’à cette rue!» précise notre guide, tout sourire.

Ce qui reste d’Iril-ville

La balade bifurque ensuite sur la bien nommée rue de l’Industrie, qui revient en territoire renanais. «Les usines ont disparu mais l’habitat industriel est resté.» Des lots de pavillons et d’immeubles construits en série s’alignent le long des rues comme des quadruplés sur les photos. «Prises individuellement, ce sont des constructions très banales, mais peut-être qu’un jour elles auront toutes disparu. J’ai vu des gens en larmes devant des chantiers de démolition, c’était comme une claque pour eux.»

À Renens, l’ancienne usine de bas en nylon «Iril» est devenue l’École cantonale d’art de Lausanne. Sur la façade, des parois ajourées comme une résille rappellent les collants qu’on y produisait à la grande époque.
À Renens, l’ancienne usine de bas en nylon «Iril» est devenue l’École cantonale d’art de Lausanne. Sur la façade, des parois ajourées comme une résille rappellent les collants qu’on y produisait à la grande époque.
Florian Cella

À la rue de l’Industrie succède celle du 1er-Mai, puis la rue Saugiaz et le parc de Verdeaux. Le tracé converge vers l’ancienne usine de collants Iril, poids lourd de l’industrie renanaise dès les années50. Fermée en 2002, elle a connu un recyclage de première classe par l’architecte Bernard Tschumi et abrite aujourd’hui la prestigieuse École cantonale d’art de Lausanne (ECAL). Des bas en nylon, il ne reste plus qu’un clin d’œil architectural: les parois qui ornent la façade d’entrée sont ajourées comme une résille. Quant à Iril-ville, comme on a pu appeler le quartier, ses logements ouvriers sont toujours là et leurs jardins communautaires verdoient plus que jamais. «Faut-il qu’un bâtiment soit beau pour qu’il soit classé?» médite Nicolas Noël en passant devant.

Sur les pas de Mozart

À l’image du reste du district, Renens n’est toutefois pas qu’une cité industrielle qui renaît. La balade se poursuit en direction du vieux village, qui compte non pas un mais deux châteaux, dont l’un aurait accueilli Mozart dans sa jeunesse. De là, la balade se clôt aux portes d’une autre bâtisse de charme, la Ferme des Tilleuls, ancienne maison de maître devenue le lieu de culture, d’art et d’exposition de la Ville. Là encore, l’avenir est en train de s’inventer. Dans la cour, le Colossal d’art brut, une sculpture monumentale de l’artiste Danielle Jacqui, est en construction et devrait culminer à 13mètres de hauteur avec ses 4000 pièces de céramique bariolées. Encore une bonne raison de faire un pèlerinage dans l’Ouest.

Renens est doté de deux châteaux. Celui-ci aurait accueilli le jeune Mozart en tournée.
Renens est doté de deux châteaux. Celui-ci aurait accueilli le jeune Mozart en tournée.
Florian Cella