Votre navigateur est obsolète. Veuillez le mettre à jour avec la dernière version ou passer à un autre navigateur comme ChromeSafariFirefox ou Edge pour éviter les failles de sécurité et garantir les meilleures performances possibles.

Passer au contenu principal

Littérature romandeQuatre chasseurs chassés par une pythie

Né en 1978 à Genève, l’écrivain et ex-journaliste Emmanuel Pinget vit aujourd’hui à Berlin.
Abonnez-vous dès maintenant et profitez de la fonction de lecture audio.
BotTalk

Il se tient résolument à part, dans le paysage littéraire de son temps. La marginalité, on peut dire qu’Emmanuel Pinget, camouflé sous son éternelle capuche, la cultive. Sauvage, il ne s’inscrit dans aucune mouvance, préfère aux lounges mondains la bière pisseuse d’une gargote, et ne quitte son terrier berlinois que pour assurer une promo minimale à chacune de ses publications. Sa quatrième, en l’occurrence, vernie la semaine dernière à la libraire Delphica, vient magnifier les précédents «Épitaphes», «Avant de Geler» et «Tulipe Blues», parus sur un rythme approximatif d’un tous les cinq ans.

Par ses apparitions fulgurantes, on peut dire de l’écrivain né à Genève en 1978 qu’il ressemble à sa nouvelle héroïne, «La Lointaine». Comme elle, il surgit de nulle part, la rage au ventre, l’écume aux lèvres, pour fustiger une à une les médiocrités de ses congénères – dont il ne se désolidarise pas pour autant. L’entité protéiforme et punitive qu’il place au cœur de son récit serait un peu la conscience d’Emmanuel Pinget, incapable de lui pardonner ses compromissions au quotidien.

La couverture trouée de «la Lointaine», avec ses losanges superposés et ce mystérieux (Y) qui sont la signature de l’éditeur.

Surtout, l’impitoyable Magda ne tolère pas les bassesses inassumées commises à l’encontre de la langue. Or Frégate, Louison, Beignet et Didier Tielle – l’onomastique a toujours été un dada chez Pinget –, quatre prédateurs tire-au-flanc pourchassant mollement leur gibier en forêt, ne sont pas du style à se tenir à carreau. Chaque fois que la prophétesse fond sur la troupe, c’est pour écorcher ses indigentes badineries d’un verbe sanguinaire. Pendant que le quatuor cause merguez, whisky ou gains au loto, elle sort l’artillerie lourde. «Vous êtes venue m’annoncer des nouvelles?» demande l’un des bougres. Réponse: «Ce qui est à venir, ce sont tes fluides corporels. Le grand écoulement. Ainsi se résoudra ton drame, pauvre levreau, soudainement moins optimiste dans son joli pré. C’en est fait de toi. Les mots ne te voient qu’en civet.» L’invective à son degré le plus jouissif.

Le petit-neveu de l’écrivain Robert Pinget traque ses propres démons dans «La Lointaine», une œuvre drôle, grinçante et poétique.

À l’expression goguenarde, virile, imbibée de dialogues ciselés rappelant les Blier Bernard et Bertrand, s’oppose ainsi le lyrisme apocalyptique d’une lointaine féminité. Mais au fil des pages, les coutures s’effacent, les prises de parole s’interpénètrent au nom d’une dérision supérieure. Plus généralement, on ne saurait plus situer l’auteur dans une lignée surréaliste, policière ou biblique. Seule surnage la veine poétique sous la plume du digne petit-neveu de Robert Pinget. Absurde ici, parfaitement stridente ailleurs: «Ô vilains singes humains, les pythies feront de vos pieds des colliers – ils tourneront ainsi sur une boucle d’éternité avariée…»

«La Lointaine», d’Emmanuel Pinget, aux éditions Hélice Hélas, mai 2024, 144 p.

Newsletter
«Dernières nouvelles»
Vous voulez rester au top de l’info? «24 heures» vous propose deux rendez-vous par jour, directement dans votre boîte e-mail. Pour ne rien rater de ce qui se passe dans votre Canton, en Suisse ou dans le monde.

Autres newsletters