AboHistoire oubliée de la musique classiqueLumière sur les compositrices
Dictionnaires, anthologies discographiques et concerts: la musique écrite par des femmes sort enfin de l’ombre.

Enfin, les compositrices tiennent leur revanche! En 2023, la parution simultanée d’un dictionnaire et de plusieurs parutions discographiques ne laisse plus d’excuses pour ne jamais programmer de musique écrite par des femmes. Le Sinfonietta de Lausanne et David Reiland s’y attellent jeudi, en interprétant la splendide «3e symphonie» de Louise Farrenc, que le chef belge vient d’enregistrer avec son orchestre de Metz. L’occasion de mettre en lumière une poignée de destins négligés!
«Le vide béant que l’on constate à leur sujet dans les ouvrages de référence est effarant.»
Quel beau présent que cette anthologie de Guillaume Kosmicki, intitulée «Compositrices, l’histoire oubliée de la musique», pour rappeler toutes les absentes de l’histoire de la musique classique! La lutte pour offrir une place plus équitable aux femmes est passée par l’accès à la formation, puis la présence, désormais acquise, dans les orchestres. On voit les podiums de direction s’ouvrir progressivement à elles, même si le chemin est encore long. Reste le répertoire, de plume presque exclusivement masculine. Comme si les femmes n’avaient jamais composé… L’auteur le dit clairement: «Le vide béant que l’on constate à leur sujet dans les ouvrages de référence est effarant.»
Invisibilisation constante
Guillaume Kosmicki analyse les obstacles (biologiques, religieux, sociaux) qui, à travers l’histoire occidentale, ont empêché les femmes de créer leur propre musique, d’être publiées, de jouer en public et d’accéder à la reconnaissance du public. Il explore aussi les rares espaces de liberté (couvents, salons) ayant permis l’éclosion de certains talents remarquables. Avec, en parallèle, la constante invisibilisation qui a enfoui leur production sous les préjugés misogynes.
Mais quantité de partitions n’attendent qu’à être mises sur les lutrins pour être appréciées à leur juste valeur – dont l’auteur affirme qu’elle n’a rien de spécifiquement féminin: «Que l’on soit compositeur ou compositrice, la démarche reste la même.» De l’Antiquité, réduite à Sappho dont on n’a pu conserver aucune musique, à Clara Iannotta, née en 1983, le musicologue documente 69 notices biographiques détaillées, avec descriptif d’œuvres fortes disponibles à l’enregistrement.
À ce propos, le catalogue audio accessible sur les plateformes d’écoute permet déjà de partir en exploration. Mais rien ne vaut une entreprise éditoriale telle que celle du Palazzetto Bru Zane qui, avec «Compositrices», propose un parcours fabuleux de 165 morceaux souvent inédits de quinze artistes couvrant les années 1800 à 1920.
Chiara Margarita Cozzolani

Moniale, puis abbesse et prieure du couvent bénédictin de Sainte-Radegonde à Milan, Margarita Cozzolani est née en 1602 dans une famille de la haute bourgeoisie milanaise. Depuis le Moyen Âge, les couvents de femmes sont des havres de liberté relative pour la musique, comme l’a prouvé l’exemple célèbre de Hildegard von Bingen. Mais le concile de Trente (1545-63) avait rejeté cette pratique. Bénéficiant de la tolérance du cardinal milanais de son temps, Chiara – de son prénom religieux – est maîtresse de chapelle. Elle dirige l’un des chœurs de son couvent et publie quatre volumes de partitions entre 1640 et 1650, ce qui fait d’elle, selon Guillaume Kosmicki, la nonne milanaise qui a fait éditer le plus de musique. L’ensemble I Gemelli, d’Emiliano Gonzalez Toro, a consacré son premier disque aux magnifiques «Vêpres» de cette compositrice virtuose et très expressive («Vespro», Naïve 2019).
Elisabeth Jacquet de la Guerre

Née en 1665 au sein d’une dynastie de musiciens, de facteurs d’orgues et de clavecins, Elisabeth Jacquet est une enfant prodige qui enthousiasme Louis XIV quand elle n’a que 5 ans. Son mariage avec l’organiste Marin de La Guerre l’oblige à quitter la cour, mais elle enseigne, tient salon et compose. Avec «Céphale et Procris», tragédie lyrique créée en 1694, elle est la première compositrice d’opéra en France. Mais l’œuvre ne tient que cinq ou six représentations avant d’être retirée de l’affiche. Dans la dispute esthétique entre la tradition française et l’influence italienne, elle prône, avec Couperin, «les goûts réunis». En 1732, le musicographe Titon du Tillet écrit à son sujet: «On peut dire que jamais personne de son sexe n’a eu d’aussi grands talents qu’elle pour la composition de la musique et pour la manière admirable dont elle l’exécutait sur le clavecin et sur l’orgue.»
Louise Farrenc

Née Dumont en 1804, Louise Farrenc s’est fait connaître sous le nom de son mari, flûtiste et éditeur de musique, qui encourage son talent et publie ses partitions. Élève d’Anton Reicha au Conservatoire de Paris, elle compose surtout pour le piano et enseigne cet instrument dans cette institution de 1842 à 1872. À deux reprises, en 1849 et 1850, elle demande une augmentation pour être traitée au même niveau de salaire que ses collègues masculins. Et elle l’obtient!
Adulant Beethoven, admirée par Schumann, Louise Farrenc puise son inspiration dans le répertoire germanique, écrivant de nombreuses pièces de musique de chambre à une époque où, en France, on privilégiait l’opéra. Ses deux ouvertures et ses trois symphonies sont créées avec succès, une exception durant cette première moitié du XIXe siècle. Bien qu’abondamment enregistrée, son œuvre est encore rarissime en concert.
Louise Bertin

Née en 1806, Louise Bertin est la fille de Louis-François Bertin, éditeur du «Journal des débats». Le salon familial accueille le gratin culturel de l’époque. Malgré un handicap qui la force à se déplacer en béquilles, Louise étudie le piano, le chant et la composition.
Elle écrit quatre opéras, dont le dernier est tiré du roman «Notre-Dame de Paris», que Victor Hugo vient de publier. Amie de l’écrivain, Louise obtient de lui faire rédiger le livret. Malgré un grand soin porté à la prosodie, un talent d’orchestratrice impressionnant et un grand sens dramatique, «Esmeralda» connaît un succès mitigé en 1836, tombant après six représentations. Les critiques misogynes de l’époque ont sous-entendu que c’est Berlioz qui l’avait composé, puisqu’il avait dirigé les répétitions. Il a fallu attendre 2008 pour une reprise intégrale à Montpellier sous la baguette de Lawrence Foster.
Vítezslava Kaprálová

Emportée en juin 1940 à Montpellier par la tuberculose à 25 ans, Vítezslava Kaprálová laisse une œuvre audacieuse, inventive, en phase avec les bouleversements de son temps. Fille d’une cantatrice et d’un compositeur, elle naît à Brno en 1915 et mène de brillantes études au Conservatoire de cette ville. Elle y est la première femme diplômée cheffe d’orchestre et compositrice. Après un passage éclair à Prague, elle obtient une bourse pour étudier à Paris auprès de Charles Munch (direction) et Nadia Boulanger (composition). Elle y rencontre son compatriote Bohuslav Martinu, avec qui elle a une relation intense et brève, autant amoureuse qu’esthétique. Elle épouse l’écrivain Jirí Mucha (fils du peintre) quelques semaines avant son décès. À chaque écoute de ses pièces, on sent une nécessité intérieure, dès l’Opus 1. La pianiste suisse Kathrin Schmidlin est une grande avocate de sa musique chez Claves.
Betsy Jolas

Doyenne des compositrices françaises, Betsy Jolas naît en 1926 à Paris, de parents américains qui ont fondé la revue «Transition». Elle passe la guerre aux États-Unis, se formant au piano, à l’orgue et à la composition. De retour à Paris en 1948, elle fréquente les concerts du Domaine musical de Pierre Boulez, mais elle se sent plus proche d’Henri Dutilleux et d’une musique librement atonale, toujours expressive. Sa prédilection pour la voix vient de son amour pour la polyphonie de la Renaissance. Au Conservatoire de Paris, elle succède à Olivier Messiaen pour l’enseignement de l’analyse et de la composition. Parmi ses dernières pièces pour orchestre en forme de promenade insaisissable et subtile, «A Little Summer Suite», commande du Philharmonique de Berlin, vient d’être gravée par David Reiland à Metz («Poétesses symphoniques», La Dolce Volta).
Guillaume Kosmicki, «Compositrices», Éd. Le mot et le reste, 460 p.
«Compositrices, New Light on French Romantic Women Composers», 8 CD Bru Zane
Lausanne, salle Paderewski, je 23 mars (20h), Sinfonietta de Lausanne, dir. David Reiland, www.sinfonietta.ch
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