Passer au contenu principal

Cinéma«Mank», ou comment David Fincher s’est payé Hollywood

Ce biopic sur le scénariste du «Citizen Kane» d’Orson Welles est visible depuis quelques jours sur Netflix.

Un Gary Oldman royal incarne le scénariste Herman J. Mankiewicz dans «Mank» de David Fincher.
Un Gary Oldman royal incarne le scénariste Herman J. Mankiewicz dans «Mank» de David Fincher.
DR

Au fond, s’offrir Hollywood est le rêve de tout cinéaste américain. Cette appropriation est généralement affaire de reconstitution, apanage du biopic. Et parfois de relecture. Un double prisme que le «Mank» de David Fincher s’efforce d’offrir, avec un cachet esthétique brillant et ce sens du plan – cadrage, profondeur de champ – qui ont aussi hissé son auteur à la place qu’il occupe dans le cinéma américain. Mank, c’est Herman J. Mankiewicz, frère du cinéaste Joseph L. Mankiewicz et coauteur en 1941 du scénario de «Citizen Kane» d’Orson Welles. Un scénario qui constitue d’ailleurs un peu le sommet de sa carrière, très prolifique dans les années 30, décennie durant laquelle Hollywood doit se réinventer avec les débuts du parlant.

Chez Fincher, le récit procède d’un double mouvement, d’ailleurs structuré comme les chapitres d’un script, avec ses didascalies qui y font allusion pendant que le choix assumé du noir et blanc pour l’image renvoie à un premier âge d’or hollywoodien non imaginable en couleurs. Un double mouvement, donc, puisque «Mank» alterne des séquences d’un présent narratif butoir – l’assignation à résidence du scénariste devenu alcoolique dans un ranch où il se voit contraint d’écrire le script de «Citizen Kane», scénario qui lui vaudra l’Oscar –, et différents flash-back qui nourrissent ce présent-là et font revivre la carrière de l’homme dans un Hollywood dominé par les producteurs.

D’où une quantité conséquente de références et sans doute la nécessité, pour ceux qui le visionnent, de connaître un peu l’histoire du cinéma et ses grandes figures de l’Amérique des années 1930-40. Sans cela, la séquence anthologique entre Louis B. Mayer et Irving Thalberg sur un tournage mettant en vedette Marion Davies, maîtresse du magnat de la presse William Randolph Hearst, serait-elle par exemple aussi jouissive? Le doute est permis, et la réaction ce week-end de quelques internautes largués face à un film dont trop de clés leur échappent semble le prouver.

Reste cette folie, cette ampleur, cette nouvelle pierre de touche ajoutée à un édifice sur l’Amérique que Fincher ébauche d’un film à l’autre, et qui augure, après son portrait de Mark Zuckerberg dans «The Social Network» ou sa vision d’un célèbre serial-killer dans «Zodiac», d’une volonté de relire tous les mythes qui ont fondé son continent. L’ambition et la démesure ne l’effraient pas, et ce projet – tiré d’un scénario rédigé par son propre père, Jack Fincher –, lui en donnait une occasion en or, puisqu’il s’articule à son tour autour d’un film fondateur, «Citizen Kane», classique d’entre les classiques dont l’existence relève presque de l’événement historique. Seul bémol, ces acquis narratifs, ces appuis cinématographiques, forment la sève d’un film métaphorique qui ne parvient pas toujours à s’en abstraire. La richesse d’un casting emmené par un Gary Oldman royal, entouré de comédiens troublants de mimétisme par rapport à leurs modèles, tel Arliss Howard en Louis B. Mayer, assure néanmoins le spectacle. Il aurait fallu une lecture plus visionnaire pour que le film acquière cette noblesse derrière laquelle il ne cesse de courir. On se contentera pour cette fois d’un premier degré il est vrai très haut de gamme.

«Mank» est visible sur Netflix depuis le 4 décembre. Il devrait sortir en salles à Genève bientôt.