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Manu Larcenet: «Le dessin, c'est être ailleurs»

Brodeck, l'auteur du fameux rapport, revient au village après son séjour dans le camp de prisonniers.
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Vous vous demandez quelle tête peut avoir l'auteur? Regardez celle qu'il a dessinée à l'Anderer dans Le rapport de Brodeck. Le Polza de Blast, c'était déjà Manu Larcenet. Des personnalités étranges, pour ne pas écrire étrangères, dont le comportement détonne. Manu Larcenet, qui ne fait plus mystère de sa bipolarité, se déclare volontiers solitaire, ermite même. Il ajoute: «Inadapté congénital.» Ce qui ne l'empêche pas d'avoir deux gosses et une épouse. Il y a un an L'autre, premier tome du Rapport de Brodeck, adapté du roman de Philippe Claudel, claquait au visage de ses nombreux lecteurs. Cette descente aux enfers dans un village du bout du monde non situé, mais occupé par des soldats aux méthodes rappelant étrangement celles des Allemands de 39-45, racontait deux vies. Celle de l'Anderer, l'artiste qui vient curieusement s'y établir, et celle de Brodeck, chargé de consigner son élimination. L'ambiance reste au sombre dans L'indicible, seconde partie. Le tout tient du chef-d'œuvre de la bande dessinée noire et blanche.

«Adapter s'est pourtant révélé presque aussi dur qu'écrire. Il faut respecter les scènes, ne pas trahir le texte, ne pas se mettre à l'encontre du propos»

«Je n'avais jamais adapté de roman. Après les 800 pages de Blast, je ne souhaitais plus écrire. Je pensais que ce serait facile. En lisant le texte, toutes les scènes me parlaient. Adapter s'est pourtant révélé presque aussi dur qu'écrire. Il faut respecter les scènes, ne pas trahir le texte, ne pas se mettre à l'encontre du propos. Lorsqu'on écrit soi-même, on peut se permettre de changer, de se montrer paradoxal. Je n'ai pratiquement rien touché au texte. J'ai raccourci des phrases pour des raisons esthétiques. Et j'ai écarté les chapitres qui ne se passaient ni au village ni dans le camp de prisonniers. On apprend dans le roman pourquoi Brodeck passe pour le savant de service: il a étudié à la ville. Cette précision ne me paraissait pas utile dans la bande dessinée, où l'unité d'ambiance me semblait primordiale.»

Le voyage pour l'auteur du Combat ordinaire et du Retour à la terre (avec son ami Jean-Yves Ferri) a duré près de trois ans. Car Larcenet ne travaille plus en cases et planches. «J'utilise de grandes feuilles (ndlr: environ 70 × 50 cm), sur lesquelles je peins direct à l'encre de Chine sans crayonné et à l'aide de gros pinceaux afin d'obtenir une matière organique. Autrefois, je produisais une planche par jour, là ça m'en prenait trois. Je n'ai jamais été aussi réaliste. Je me suis acheté plein de bouquins anatomiques, notamment pour les expressions des visages. J'avais fait ça à l'école, mais j'ai dû réapprendre.»

La nature temple de l'atrocité muette

L'expressionnisme reste présent. Une cohorte de faces de brutes mène la danse dans un territoire glacé. Le format à l'italienne resserre les cases. On étouffe un peu lorsque les villageois prennent le pas sur l'espace. La nature se fait temple de l'atrocité muette. Les animaux, une vraie marotte pour l'auteur, rassurent. Une belle alternance entre pages avec bulles et muettes pimente le suspense.

«Ces silences, je les ai piqués au cinéaste Jim Jarmusch. Les scènes un peu violentes, il les fait courtes. Puis il profite d'en placer des lentes. Ce qui donne aux spectateurs le temps de réfléchir. Chez moi, cela permet de ne pas assommer le lecteur, ni moi par la même occasion.» Il rit.

L'influence de Comès, d'Hermann ou de Tardi

On lui demande si Comès est important pour lui. Il répond avoir énormément lu et relu Silence, ado. Alors, bien sûr, ça ressort. Il cite aussi Hermann et Tardi. Manu Larcenet déclare avoir la chance de pouvoir se consacrer entièrement à la BD. Il ne fait pas d'illustrations, ne prend jamais de croquis à l'extérieur, dessine les animaux sur photos, évoque le chamanisme: «Le dessin, c'est être ailleurs. Quand je dessine, je suis dans un autre monde, dans un autre temps, dans une autre perception.»

Manu Larcenet aime compartimenter sa vie. Son atelier se trouve à vingt kilomètres de chez lui, dans le Beaujolais. Ce qui ne l'a pas empêché de trouver comment dessiner la tête des soldats envahisseurs en cuisinant du steak haché pour ses enfants. «Cela faisait plusieurs jours que je cherchais un visage unique pour tous les soldats. Ça partait du rond avec rien jusqu'à des peaux noires. Je me suis dit alors: cette viande qui dégouline pourrait leur faire une belle peau.»