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Visite guidéeMille sexualités se dévoilent au Musée d’art et d’histoire

Où l’on apprend, avec l’historienne Isabelle Burkhalter, comment un idolâtre antique se répandit sur les fesses de marbre d’Aphrodite, et autres affaires mêlant les genres.

Au Musée d’art et d’histoire de Genève, une copie romaine de la célèbre Aphrodite de Cnide donne l’occasion à l’historienne Isabelle Burkhalter de révéler quelques anecdotes bien senties, parfois scabreuses, sur quelques chefs-d’œuvre des collections.
Au Musée d’art et d’histoire de Genève, une copie romaine de la célèbre Aphrodite de Cnide donne l’occasion à l’historienne Isabelle Burkhalter de révéler quelques anecdotes bien senties, parfois scabreuses, sur quelques chefs-d’œuvre des collections.
FRANK MENTHA

La statue d’Aphrodite incite-t-elle à l’homo-érotisme? Le David de la Bible couchait-il avec Jonathan? De quelle nature relevaient au juste les fréquentations entre Germaine de Staël et la charmante Juliette Récamier?

Elle nous en contera tant et plus, Isabelle Burkhalter. L’historienne connaît jusque dans ces détails intimes les riches collections du Musée d’art et d’histoire, que la médiatrice culturelle en chef aime à partager.

Femme de pierre

C’était samedi, puis dimanche encore, dans le cadre lustré de la vénérable institution: une visite guidée, comme Isabelle Burkhalter les mène si bien. Cette fois, il s’agit de coller à deux manifestations du moment: la Fête du théâtre, dont on ne sait trop en quoi elle intervient ici, et le festival de cinéma Everybody’s Perfect. Le monde LGBT*IQ vu du MAH, cela, oui, donne un beau thème chargé d’histoire qui, des antiquités romaines au sous-sol, vers les peintures néoclassiques aux cimaises des étages supérieurs, propose largement de quoi nourrir une discussion passionnée.

Ce jour-là, on en a entendu de toutes les couleurs. Quand bien même on respectera toute la discrétion que réclame l’espace muséal. Nous pénétrons dans le musée en suivant pas à pas les propos variés de l’historienne, laquelle ne tarit plus d’anecdotes salées…

Tête d’Auguste, Tarente, Ier siècle. Les opposants de l’empereur pointaient ses «débauches de jeunesse», son allure «efféminée» et le fait qu’il se soit «prostitué». «Si Rome permet l’amour entre deux hommes, l’interdit touche aux différences de statuts, note Isabelle Burkhalter. Qu’un patricien tienne un rôle passif constituait un crime.»
Tête d’Auguste, Tarente, Ier siècle. Les opposants de l’empereur pointaient ses «débauches de jeunesse», son allure «efféminée» et le fait qu’il se soit «prostitué». «Si Rome permet l’amour entre deux hommes, l’interdit touche aux différences de statuts, note Isabelle Burkhalter. Qu’un patricien tienne un rôle passif constituait un crime.»
FRANK MENTHA

Une tache. Sur le creux des reins. Ou sur le haut des fesses, selon. Cette tache que deux pèlerins aperçurent jadis sur la statue de la déesse Aphrodite, au sanctuaire de Cnide. C’est une copie romaine, tête et bras absents, que l’on admire au Musée d’art et d’histoire. Mais le modèle reste le même: il s’agit bien de ce premier nu féminin jamais conçu dans la statuaire classique. On imagine l’émoi qui s’ensuivit, il y a de cela 2400 ans. La vieille affaire nous revient ce jour après qu’on eut longé les vitrines romaines – ici le buste de l’empereur Auguste, dont les détracteurs prétendaient qu’il se prostituait, et puis Trajan, propriétaire d’un harem nullement discuté. Quand on arrive en Grèce, Isabelle Burkhalter pointe cette Aphrodite. Et raconte. Comment un jeune homme se prit d’adoration pour la statue, allant jusqu’à tenter l’étreinte. Et comment, après s’être introduit en douce dans le temple endormi, l’idolâtre conclut bel et bien. «Une femme se fait donc aimer même quand elle est de pierre?» s’étonnait la chronique ancestrale. Mais du marbre, cependant, il se murmure que le fougueux jeune homme aurait eu commerce «comme avec un garçon».

«Si le monde gréco-romain s’autorisait une grande tolérance pour les partenaires du même sexe, encore faudrait-il connaître ce qui était permis aux femmes»

Isabelle Burkhalter, historienne

«Si le monde gréco-romain s’autorisait une grande tolérance pour les partenaires du même sexe, masculin en tout cas, également plus de liberté pour les couches sociales plus basses, encore faudrait-il connaître ce qui était permis aux femmes», constate Isabelle Burkhalter. De fait, hormis Sappho de Mytilène, les écrits n’ont pas retenu grand-chose, la question des femmes ne suscitant guère de réflexion parmi les penseurs de l’époque. Et quand vient le christianisme, des pratiques de cette antiquité classique plutôt hédoniste, il ne restera rien, tout sera interdit. Si l’on couche, c’est pour se reproduire. «Quant aux écarts, ceux-ci sont désormais réservés à l’élite», résume notre guide.

«Le Triomphe de David», Andrea Vaccaro, 1645-1650. La tête de Goliath plantée sur son épée, David fait un retour triomphal. Il rencontrera bientôt Jonathan, dira de cette amitié qu’elle est «plus délicieuse que l’amour d’une femme». Mais en fait «d’amitié», il s’agit d’un terme hébreu autrement explicite que la traduction a édulcoré.
«Le Triomphe de David», Andrea Vaccaro, 1645-1650. La tête de Goliath plantée sur son épée, David fait un retour triomphal. Il rencontrera bientôt Jonathan, dira de cette amitié qu’elle est «plus délicieuse que l’amour d’une femme». Mais en fait «d’amitié», il s’agit d’un terme hébreu autrement explicite que la traduction a édulcoré.
FRANK MENTHA

Voyez Madame de Staël, grande érudite, indépendante comme rarement l’on vit au cours de ce XIXe, que ce soit en termes financiers ou en matière d’intellect. La voici en tenue de campagne, légère, ensoleillée, une lyre à la main: le «Portrait de Germaine de Staël en Corinne au Cap Misène», réalisé en 1809 par la peintre – oui, une peintre – Elisabeth-Louise Vigée-Lebrun, ne dit pas la déception de l’artiste devant l’absence de cette beauté qu’elle attendait chez son modèle. Mais l’essentiel n’est pas là: Germaine de Staël, «l’homme-femme» tel que la qualifiait son amant de longue date Benjamin Constant, menait une liaison épistolaire avec la séduisante Juliette Récamier.

«Portrait de Germaine de Staël en Corinne au Cap Misène», réalisé en 1809 par Elisabeth-Louise Vigée-Lebrun.
«Portrait de Germaine de Staël en Corinne au Cap Misène», réalisé en 1809 par Elisabeth-Louise Vigée-Lebrun.
FRANK MENTHA

«Vous avez fait connaître ce qu’il y a de doux dans la tendresse pour une femme», écrit l’érudite. Autre affaire bien connue, certes. Or, «les relations amoureuses entre femme passent souvent sous le radar parce qu’on y voit qu’une amitié profonde», conclut l’historienne.

Élisabeth Charlotte de Bavière, par Hyacinthe Rigaud, 1718. Corps de tonneau, poitrine plate, visage vérolé, déclare cet esprit cinglant. Son mari, le frère de Louis XIV, est ouvertement homosexuel. Elle écrit: «Depuis Sodome et Gomorrhe, on n’a plus puni personne pour ce motif.» Mais ce qui est valable à Versailles ne l’est pas ailleurs.
Élisabeth Charlotte de Bavière, par Hyacinthe Rigaud, 1718. Corps de tonneau, poitrine plate, visage vérolé, déclare cet esprit cinglant. Son mari, le frère de Louis XIV, est ouvertement homosexuel. Elle écrit: «Depuis Sodome et Gomorrhe, on n’a plus puni personne pour ce motif.» Mais ce qui est valable à Versailles ne l’est pas ailleurs.
FRANK MENTHA

Isabelle Burkhalter d’achever cette visite dans un musée - faut-il le rappeler? – voulu par des hommes, avec des collections réunies par des hommes. «À l’exception de deux femmes, Amélie Piot et Marie Marguerite Ormond, qui ont légué leurs collections de dentelles et de bijoux.» Parfaitement hétéronormé, le musée.