Au coeur de la caravane, peur et espoir poussent les migrants

Amérique centrale Ils sont 7000, venus du Honduras, à traverser le Mexique à pied. Leur objectif: la frontière des États-Unis. Reportage.

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A Huixtla, petite ville de l’État du Chiapas à 70 kilomètres de la frontière méridionale avec le Guatemala, on n’avait jamais vu ça. Depuis lundi, près de 7000 personnes, qui composent la «caravane des migrants», avaient décidé d’y faire une pause. La première depuis le 13 octobre, date de leur départ du Honduras. Les corps sont fatigués, les visages tirés. Les migrants se sont installés partout dans la ville de 50'000 habitants; dans les églises, les parcs et sur les terrains de sport. La chaleur est étouffante. Ils tentent de reprendre des forces avant de poursuivre leur marche.

Sergio Roblero Hernandez, coordinateur de la paroisse de Huixtla, avait anticipé leur arrivée. «C’est la première fois qu’autant de migrants arrivent d’un coup, mais nous sommes habitués à en recevoir. Il a fallu s’organiser pour la nourriture et les soins mais on s’était préparé.»

Au chevet des exilés

À l’intérieur de l’église Saint-François d’Assise, plusieurs centaines de personnes sont allongées sur les bancs ou à même le sol. L’odeur de la chaleur se mêle à la transpiration dans un lieu habitué normalement aux cierges et au frais. Certains profitent de l’eau pour laver quelques vêtements. Des bonnes sœurs soignent des pieds usés, gonflés par les ampoules. Sergio et son équipe s’occupent de la nourriture. «Nous, ce qu’on peut faire, c’est leur donner à manger et à boire. S’ils marchent sans la faim, c’est déjà ça.» L’appartement du curé a été réaménagé en cuisine centrale. Maria Conception, la femme de Sergio, s’y affaire depuis l’aube. Du riz, des haricots, des sandwichs au jambon et au fromage.

Au Chiapas, l’État le plus pauvre du Mexique, la solidarité s’organise. Des habitants leur offrent du café chaud, des couvertures, des couches pour bébés. Ils tentent de soulager des migrants exténués.

Max Rodriguez Banoga, 48 ans, a quitté sa mère il y a neuf jours et s’est joint à la cohorte. Comme les autres, il a répondu à un appel sur les réseaux sociaux. Comme les autres, il a fui «la faim, la violence, l’absence de travail». Lui veut aller «au Canada» parce qu’«ils sont moins fous que les gringos». Son seul objectif? «Améliorer ma vie, avoir du travail et envoyer de l’argent à ma famille.» Il sait qu’il ne reverra jamais sa mère malade. «Si je rentre, ils me tuent», faisant référence aux gangs locaux qui exigent des hommes qu’ils restent pour participer à leurs différents trafics.

Javier Moscoro Beliz, 19 ans, a la même détermination. Il a décidé de rejoindre la caravane avec son meilleur ami. «Cela faisait des mois qu’on hésitait parce que le Mexique, pour les migrants, c’est très dangereux. Mais cette caravane, elle nous protège. On se sent en sécurité.» Marcher à plusieurs, c’est échapper aux passeurs, aux groupes criminels et aux autorités en faisant bloc.

Le nombre peut toutefois être un handicap. Lors du passage de la frontière, sur le pont séparant le Guatemala et le Mexique, un mouvement de foule aurait pu être fatal à de nombreux migrants. «J’ai eu tellement peur. J’ai sauté à l’eau alors que je ne sais pas nager. En bas, il y avait d’autres amis avec des petits bateaux faits de bois et de poubelles. Ils m’ont sauvé.»

«Trump va nous tirer dessus?»

Où vont-ils? Vont-ils marcher jusqu’à la frontière? Même eux ne le savent pas. Au lieu de répondre, Jesús et José posent leurs propres questions: «Tu crois que Trump va nous laisser passer? Tu le sais toi. Il va nous tirer dessus à la frontière?» Sergio Roblero, le coordinateur de la paroisse de Huixtla, pense avoir une solution. «Ici, au Chiapas, ils ne peuvent pas rester, on est trop pauvres. Mais dans le Nord, dans les États de Sonora et de Chihuahua, il y a du travail dans les champs, c’est grand et il n’y a personne là-bas.»

Pour les autorités mexicaines, il n’est pas question de céder à Donald Trump lorsqu’il leur demande d’arrêter les marcheurs ou de les renvoyer dans leur pays d’origine. «Nous n’allons pas nous plier à l’exigence de quelque gouvernement que ce soit qui prétend provoquer chez le Mexique une réaction hostile», a déclaré mardi le ministre de l’Intérieur mexicain, Alfonso Navarrete.

Le futur ministre mexicain des Affaires étrangères, Marcelo Ebrard, a promis des «changements substantiels» sur la politique migratoire après l’entrée en fonction du président élu de gauche Andrés Manuel Lopez Obrador, le 1er décembre. Il a déclaré que le nouveau gouvernement chercherait à stimuler les investissements en Amérique centrale pour ralentir le flux des migrants. Rien qui ne réglera le cas de ces milliers de migrants dont environ 1500 enfants.

Rapts d’enfants

À Huixtla, malgré l’accueil local, les tensions peuvent éclater à tout moment. Au milieu de la nuit, un groupe d’une centaine de migrants s’affole. «Ils nous ont volé un bébé!» Des rapts d’enfants de migrants, les cartels les multiplient. Mais fausse alerte, le petit était juste bloqué dans des toilettes.

Il est 3 h 30 lorsque la caravane repart. La nuit et tôt le matin, la chaleur est moindre. Des fêtards locaux sortant des boîtes de nuit leur lancent «Que Dieu vous bénisse, bon courage!» Combien feront-ils de kilomètres aujourd’hui? Vingt, peut-être trente en fonction de l’état des enfants malades et des huit femmes enceintes. Depuis leur départ, ils ont parcouru 800 kilomètres. Il leur en reste 3000 pour atteindre la frontière américaine.


Un enjeu de campagne

Aux États-Unis, la caravane domine la campagne électorale des Midterms à l’approche du scrutin du 6 novembre. Donald Trump a réactualisé son message anti-immigration qui lui a permis de remporter la Maison-Blanche en 2016. Le président américain utilise quotidiennement cette marche de migrants pour critiquer l’opposition démocrate et pour mobiliser les électeurs républicains afin de sauver la majorité conservatrice au Congrès.

Mardi, lors d’une conférence de presse dans le Bureau ovale de la Maison-Blanche, il a de nouveau fait planer la menace, sans pouvoir avancer la moindre preuve, de la présence potentielle de terroristes en provenance du Moyen-Orient parmi les migrants. Le président a aussi affirmé que l’opposition Démocrate «payait» la caravane. Ses preuves? «Vous le découvrirez bientôt et nous verrons», a-t-il affirmé. Les Républicains se sont engouffrés sur la voie ouverte par le président. Newt Gingrich, l’un des proches alliés de Donald Trump, a martelé cette semaine que la caravane était une «attaque contre les États-Unis» et une «invasion». Ted Cruz, le sénateur ultraconservateur qui est engagé dans un duel serré face au candidat démocrate Beto O’Rourke au Texas, a affirmé mardi que l’armée pourrait être mobilisée pour contrer cette «menace sérieuse».

Les critiques républicaines qui accusent les démocrates d’être en faveur de «frontières ouvertes» mobilisent en masse les électeurs conservateurs et mettent l’opposition sur la défensive. Les démocrates évitent d’ailleurs de parler de la caravane et préfèrent se concentrer sur les récentes séparations des familles de migrants par l’administration Trump. «Nous faisons du mal à ces enfants», a affirmé samedi Beto O’Rourke, la nouvelle star du parti démocrate. «C’est cruel et inhumain.»

Jean-Cosme Delaloye , New York (24 heures)

Créé: 24.10.2018, 21h45

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