Chemnitz révèle le visage torturé de deux Allemagne

ManifestationAprès une semaine de troubles, l’extrême-droite a rassemblé samedi 4500 personnes pour un défilé sous haute tension.

Des sympathisants de l’extrême doite ont à nouveau manifesté samedi à Chemnitz.

Des sympathisants de l’extrême doite ont à nouveau manifesté samedi à Chemnitz. Image: EPA/MARTIN DIVISEK/Keystone

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Ils sont tous assis en rond par terre autour des bougies et des fleurs posées à l’endroit où Daniel H. s’est fait poignarder il y a dix jours à Chemnitz. Deux réfugiés sont soupçonnés d’être les auteurs du crime. «Merkel a du sang sur les mains!» hurle tout à coup l’un d’eux sous les applaudissements de la foule, brisant ainsi ce moment de recueillement. «C’est le résultat de sa politique migratoire. Chaque jour, il y a des choses semblables qui se passent en Allemagne», crie-t-il.

Debout dans la foule, le jeune Theo, un étudiant en histoire, trouve le courage de lui répondre. «Vous instrumentalisez la mort de cet homme! C’est grave», lâche-t-il malgré l’hostilité ambiante. Il est immédiatement encerclé par une dizaine d’hommes, la plupart crâne rasé, tatoués ou pour certains alcoolisés. La situation est menaçante. Les policiers en faction, à dix mètres de là, ne bougent pas.

La discussion est agressive, le dialogue impossible. Dans cette ambiance irrespirable débarque Cem Özdemir, l’ancien chef des écologistes, un Allemand d’origine turque. Après une minute de recueillement, il repart mais sa route est barrée volontairement par un cycliste. Ses gardes du corps sont en alerte maximale. «Pourquoi avez-vous laissé entrer des réfugiés à la pelle dans notre pays? Pourquoi vous leur donnez tant d’argent?» lance-t-il. Cem Özdemir écoute en silence, trouvant des réponses très évasives. Visiblement mis mal à l’aise par l’agressivité ambiante, il s’éloigne à deux cents mètres pour faire une déclaration à la presse.

«Les Suisses ont compris!»

L’homme qui accuse Merkel d’avoir du sang sur les mains continue d’exciter la foule en marge de la manifestation. «Nous voulons vivre en sécurité dans notre pays», crie-t-il. Il cache son identité en se faisant passer pour un simple «citoyen en colère». En réalité, il s’agit de Michael Stürzenberger, le président d’un petit parti d’extrême droite allemand. «Les Suisses ont tout compris!» hurle le Bavarois en voyant arriver l’UDC zurichois Roger Köppel. Le conseiller national affirme être venu à Chemnitz en tant que journaliste pour son hebdomadaire, la «Weltwoche».

Dans cette «marche silencieuse» organisée par l’AfD, le parti d’extrême droite qui vient d’entrer au parlement fédéral (13% des voix), s’affichent de grandes photos représentant les «victimes de la politique migratoire de Merkel». En tête du cortège, la figure de proue de l’aile identitaire de l’AfD, Björn Höcke, qui a fait parler de lui en pestant contre les «méthodes stratégiques de reproduction des Africains» ou le «Mémorial de la honte» de Berlin, comme il surnomme Mémorial de l’Holocauste. Derrière lui, Lutz Bachmann, fondateur du mouvement Pegida (Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident), un homme condamné à plusieurs années de prison pour cambriolages, coups et blessures, vols et trafic de drogue.

Les journalistes sont insultés, bousculés, frappés. «Presse mensongère! Dégagez!» hurlent les manifestants malgré les appels au silence absolu des organisateurs. Seuls les drapeaux allemands sont autorisés. Les images diffusées la semaine dernière avec des saluts hitlériens et de prétendues chasses à l’homme sont un coup monté, disent-ils. «C’étaient des agents provocateurs infiltrés par la police», assure un militant de l’AfD qui a accepté de parler avec les médias suisses, parce que «les Suisses ont compris».

La majorité silencieuse

La contre-manifestation a lieu à 800 mètres, réunissant 4000 personnes, soit 500 de moins qu’en face. «Nous n’avons pas un problème avec les réfugiés mais avec les néonazis. En attisant la peur des gens, l’AfD cherche à récupérer des voix», déplore Thomas Schüler, un retraité de Chemnitz. «Le dialogue est devenu impossible avec ces gens qui s’enferment dans leur monde», ajoute-t-il. À côté de lui, plusieurs Syriens témoignent de la situation en ville. «Nous avons vraiment peur», explique Ahmed, 24 ans, débarqué d’Alep en 2015. «Je paie mes impôts et j’ai un travail dans une entreprise de nettoyage. Je ne comprends pas toute cette haine», dit-il. «Les étrangers ne sont pas tous pareils. J’adore cette ville, où je veux rester», ajoute son voisin Assan Basrak, 23 ans, arrivé en 2015 de Damas, actuellement en formation chez le constructeur automobile Audi.

Jürgen Renz, le président du Parti social-démocrate (SPD) de Chemnitz, reconnaît que les démocrates ont abandonné du terrain à l’extrême droite dans cette région. «Nous devons maintenant mobiliser la majorité silencieuse», insiste-t-il. Et Aydan Özoguz (SPD), ancienne secrétaire d’État aux réfugiés d’Angela Merkel, d’ajouter: «Je comprends que des gens soient désorientés par l’arrivée d’autant de réfugiés. Mais ils doivent choisir: discuter ou suivre les néonazis.»

(24 heures)

Créé: 02.09.2018, 18h37

«Ces gens sont des néonazis»

Analyse

Gero Neugebauer est politologue à l’Université libre de Berlin (FU).

Qui sont ces 4500 manifestants venus samedi?

C’était l’aile néonazie du parti d’extrême droite AfD, principale force d’opposition au Bundestag, qui a marché aux côtés d’autres mouvements d’extrême droite. Ils sont identitaires, nationalistes, contre l’islam, racistes, antisémites et prêts à utiliser la violence pour imposer leurs idées.

Comment est-il possible qu’une telle manifestation soit autorisée en Allemagne?

Les conservateurs de la CDU, qui dirigent la Saxe depuis plus de vingt-cinq ans, ont laissé l’extrême droite s’implanter. Ils ont affirmé que la population était «immunisée» contre le néonazisme. Le résultat est que l’extrême droite y est très bien implantée. Cette tolérance de la droite conservatrice a mené à une situation où la justice est impuissante. Les juges ne peuvent pas les interdire. Ils condamnent les néonazis pour injures raciales ou négationnisme, et ceux-ci paient les amendes avec le sourire.

C’est un problème qui se concentre surtout en Saxe?

Les sondages et les résultats électoraux confirment que la population de Saxe est beaucoup plus réceptive aux idées d’extrême droite. C’est la seule région où l’AfD est arrivée en tête lors du scrutin de l’automne 2017. Déjà sous le communisme, il existait des mouvements néonazis. Mais il ne faut pas ignorer le risque d’une contagion aux autres régions.

Les contre-manifestants étaient moins nombreux. Que fait la «majorité silencieuse» en Allemagne?

Le contexte a changé depuis vingt ans. À l’époque, on pouvait mobiliser et atteindre les gens plus facilement. Aujourd’hui, les réseaux d’information sont complètement nouveaux. Les responsables politiques n’arrivent plus à communiquer avec les gens via les canaux traditionnels. Leur rhétorique est également devenue inaudible.

L’extrême droite a-t-elle une chance d’arriver au pouvoir?

Une chose est sûre: depuis 2013, l’électorat se déplace à droite. La gauche est complètement diffuse et les conservateurs profondément divisés. C’est un terreau favorable à la montée de l’AfD. Si le parti arrivait à se débarrasser de son aile néonazie, il pourrait former des coalitions avec la CDU. Beaucoup de conservateurs en rêvent déjà secrètement. C.B.

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