En Afghanistan, les talibans préparent leur grand retour

Conflit Alors que le retrait américain est en négociation, certains Afghans redoutent de voir les islamistes revenir au pouvoir.

Dans les régions occupées par les talibans, des habitants font face à des pressions quotidiennes et des exactions.

Dans les régions occupées par les talibans, des habitants font face à des pressions quotidiennes et des exactions. Image: REUTERS/PARWIZ

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C’est peut-être l’épilogue de la plus longue guerre menée par les États-Unis. Dix-neuf ans après l’invasion de l’Afghanistan, jamais les troupes américaines n’ont été aussi proches d’un départ définitif. À la fin de janvier, des négociations entre l’envoyé spécial américain Zalmay Khalilzad et les talibans à Doha ont accouché d’une ébauche d’accord-cadre: l’armée américaine se retirerait selon un calendrier. En échange, les insurgés acceptent de rompre avec Al-Qaida et d’empêcher leur pays d’être une base arrière terroriste.

Seulement voilà: cet arrangement ne règle pas la question du partage du pouvoir entre les talibans et les factions ethniques. Sans cessez-le-feu et sans accord de paix avec les autorités afghanes, le départ des 14 000 soldats américains permettrait aux talibans de conquérir de nouvelles régions. Or, dans les districts gouvernés par les talibans, ces derniers ont laissé une longue liste de crimes et de mesures autocratiques qui mettent en doute leur capacité à participer au système démocratique et à respecter les libertés fondamentales.

Souvenirs de terreur

Le district d’Achin, dans l’Est, est l’un de ceux qui ont vécu le plus longtemps sous la férule des talibans. Pendant près de dix ans, ceux-ci ont régné sans partage sur cette région montagneuse et rurale, notamment la bourgade de Sahdel. Ici, la population subsiste tant bien que mal de l’agriculture et de l’élevage au milieu d’un désert de roches. Elle ne réclame qu’une chose: vivre en paix. Habibullah, le proviseur de l’école, admet que les talibans l’effraient autant que la police réputée corrompue et brutale. Malgré tout, il a du mal à taire les exactions des islamistes. «Quand ils ont pris le contrôle du village, il y avait des querelles de voisinage et beaucoup d’innocents ont été tués par vengeance. Les victimes étaient de soi-disant espions à la solde de Kaboul», confie cet homme affable d’une cinquantaine d’années.

Exécuté pour un téléphone

Dans le district voisin de Bati Kot, Sediq Mohmand, un notable, n’a pas oublié les pressions quotidiennes. «Ils avaient installé des contrôles sur les routes. Ils fouillaient les téléphones à la recherche de musique, de films, ou d’informations qui trahiraient ceux travaillant pour le gouvernement, l’armée, la police.» Ces pratiques se répètent dans chaque région, chaque village occupé par les talibans. «Les smartphones sont proscrits et celui qui en possède un est exécuté. La télévision, la musique et la radio sont interdites», affirme un chef de tribu du district d’Hisarak voisin d’Achin, avant d’ajouter: «Ils arrêtent des gens accusés de collaborer avec le gouvernement et il faut payer pour les libérer.»

Officiellement, les talibans expliquent qu’il est possible de porter plainte contre les commandants qui abusent de leur autorité. Une manière pour le mouvement de se présenter comme un État capable de justice sociale. Déposer une plainte est compliqué. «Il faut aller au Pakistan où la plupart des responsables du mouvement sont installés», explique le chef de tribu d’Hisarak.

Nouveau visage

Alors que les discussions avec les Américains ont progressé en janvier, les combattants islamistes veulent afficher le visage d’une organisation respectueuse du droit international, prête à la réconciliation. Les 5 et 6 février, à Moscou, ils ont rencontré une centaine de représentants de l’opposition au président Ashraf Ghani.

En outre, à Moscou toujours, ils ont promis de lutter contre les stupéfiants. L’Afghanistan est le premier producteur mondial d’opium et d’héroïne, qui représentent 16% du PIB. «L’émirat islamique [des talibans] lutte contre la culture du pavot. Si la guerre prend fin en Afghanistan, l’émirat sera déterminé à éradiquer la culture et le commerce de la drogue», ont-ils assuré dans un communiqué.

Problème: à Achin et Hisarak, plusieurs témoins affirment que les talibans trempent dans le narcotrafic avec autant de vigueur que les seigneurs de guerre fidèles au gouvernement, ce qui jette le doute sur leur sincérité. «Ils taxent les camions qui transportent la drogue pour financer leur effort de guerre. En fonction de la cargaison, l’impôt peut aller jusqu’à 500 000 Afghanis (ndlr: 6700 francs)», assure le chef de tribu d’Hisarak, qui précise que dans sa région, «la culture du pavot et du haschisch se fait à grande échelle. Les talibans contrôlent aussi des laboratoires de transformation du pavot qu’ils exportent vers le Pakistan.» D’après les Nations Unies, 1000 hectares sont dédiés à la culture du pavot à Hisarak. Les talibans prélèvent 10% de la production agricole.

«Prêt à collaborer»

Même si un accord de paix reste incertain, certains ne cachent pas leur lassitude du conflit. «Je suis prêt à collaborer avec les talibans», assure un chef de la police d’Achin qui a failli se faire tuer deux fois en combattant les insurgés. «Mon avant-bras a été perforé par une balle et par une mine, clame cet homme jovial, cheveux et barbe noire en bataille, avant d’exhiber sa cicatrice de 20 cm de long. Je ne suis pas prêt à mourir pour le président Ghani.»

Créé: 17.02.2019, 19h03

«Les talibans rejettent le système démocratique»


Thomas Ruttig, codirecteur Afghanistan Analysts Network

Les talibans ont mis en place un régime autocratique dans les régions sous leur contrôle. Peuvent-ils accepter la démocratie afghane qui repose sur le suffrage universel?

Les talibans ne semblent pas enclins à accepter le système démocratique et à devenir un parti politique. À un système électoral basé sur le suffrage universel, ils préfèrent que les représentants soient désignés par un système de choura (ndlr: conseil de notables et d’oulémas), qui tend à exclure les femmes. Et dans un tel cadre, les érudits en sciences religieuses ont plus d’influence que les autres participants. Dans le même temps, ils disent accepter le pluralisme de partis islamiques et ne pas viser la conquête du pouvoir pour eux seuls.

Si les talibans s’entendent avec les autres partis sur un accord de partage du pouvoir, quelles garanties la population aura-t-elle qu’ils ne commettront pas de mauvais traitements comme ils l’ont déjà fait ces dernières années?

Il n’y a aucune garantie. Mais cela vaut aussi pour les factions qui participent au système politique actuel et qui ne sont guère soucieuses des droits de l’homme et de la liberté d’expression. Donc, en cas de partage du pouvoir, il y aurait une grande coalition dans laquelle il sera compliqué pour les défenseurs des droits individuels de se faire entendre. D’ailleurs, c’est déjà difficile de faire voter au parlement des lois réprimant les violences faites aux femmes.

Un partage du pouvoir peut-il mettre fin à la guerre civile?

Pas forcément. Cela pourrait donner naissance à une coalition de factions qui ne souhaitent
pas travailler ensemble de façon constructive, mais qui veulent attendre qu’une occasion se présente pour se débarrasser de leurs adversaires au sein de la coalition. Beaucoup de partis afghans sont des organisations politico-militaires: on ne peut pas être sûr qu’elles déposeront les armes et accepteront de conquérir le pouvoir autrement que par la violence.

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