En Birmanie, le drame des avortements clandestins

Birmanie Illégale, risquée et souvent pratiquée dans des conditions déplorables, l'interruption de grossesse reste un tabou dans ce pays.

«Jusqu'à un tiers de tous les décès maternels sont liés à des avortements», estime un directeur d'ONG. (Mardi 2 mai 2017)

«Jusqu'à un tiers de tous les décès maternels sont liés à des avortements», estime un directeur d'ONG. (Mardi 2 mai 2017) Image: AFP

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Thiri se souvient précisément de son angoisse quand elle a avalé la dernière pilule pour avorter: elle était avec une amie, dans un hôtel de Rangoun qu'elle avait choisi loin de chez elle pour cet acte clandestin.

Prison pour les médecins

Son petit ami venait de la quitter après avoir découvert qu'elle était enceinte, une histoire courante dans un pays où beaucoup considèrent les femmes comme «perdues» si elles ont des rapports sexuels avant le mariage.

Ne sachant pas comment s'en sortir, Thiri a, comme des centaines de milliers d'autres, risqué sa vie en pratiquant un avortement clandestin.

En Birmanie, l'interruption de grossesse est illégale sauf en cas de danger mortel pour la femme. Enfreindre la loi est puni de 3 à 10 ans de prison pour les médecins. La femme encourt théoriquement elle aussi une peine de prison, mais dans les faits les poursuites ne sont pas engagées.

«Aujourd'hui, je suis inquiète et je me demande si je pourrais être enceinte de nouveau», confie la jeune fille.

Culture du silence

Le sexe reste un tabou très grand dans cette société bouddhiste traditionnelle. La langue birmane n'a même pas de mot pour désigner les organes génitaux féminins. Bien que la contraception soit en vente libre, peu de femmes savent comment l'utiliser et les jeunes, notamment dans les campagnes, ont trop honte pour s'en procurer.

«Les femmes ne parlent pas de sexe», raconte Thiri, qui n'a toujours pas dit à son nouveau fiancé qu'elle avait avorté il y a deux ans.

Pour les experts, cette culture du silence est un élément clé pour expliquer le fort taux de mortalité maternelle (lié à la grossesse et/ou à l'accouchement) dans le pays. Avec 282 décès pour 100.000 grossesses, ce taux est le deuxième plus élevé d'Asie du Sud-Est après le Laos et est deux fois supérieur à la moyenne régionale. Officiellement, les avortements représentent environ 10% de ces décès, mais les experts estiment que la réalité est probablement bien plus élevée, car les décès dus aux infections ne sont pas pris en compte.

«Jusqu'à un tiers de tous les décès maternels sont liés à des avortements», estime ainsi Sid Naing, directeur régional pour l'ONG Marie Stopes.

Branches de parapluie, bambou

Il y aurait des douzaines de chirurgiens illégaux à Rangoun, la plus grande ville du pays, qui facturent entre 30.000 et 100.000 kyats (20 à 75 dollars) l'intervention.

Comme Thiri, de nombreuses femmes désespérées recourent à la prise de pilules achetées au marché noir. D'autres visitent de fausses cliniques dirigées par des charlatans qui vont jusqu'à utiliser des branches de parapluie ou des tiges de bambou pour tenter de déloger le foetus.

Le Dr Ni Ni, directrice de l'IPAS - ONG internationale de défense des droits à la maternité des femmes - se souvient encore de cette jeune fille de 14 ans qui a dû subir une ablation de l'utérus après un avortement pratiqué avec un rayon de vélo. L'organisation estime que 246.000 avortements illégaux sont pratiqués tous les ans en Birmanie.

Quand une infection se déclare, «si les jeunes femmes ne viennent pas tout de suite, nous ne pouvons pas les aider», explique Su Su, qui travaillait auparavant comme médecin à l'hôpital. «Souvent, elles viennent trop tard car elles ont peur».

Les grossesses non désirées ne concernent pas que les jeunes non mariées. «Les femmes sont menacées si elles refusent d'avoir des relations sexuelles avec leurs maris», explique Htar Htar, fondatrice du groupe des droits des femmes Akhaya Women. «Elles ne peuvent pas dire non et n'osent pas pousser les hommes à utiliser des préservatifs», ajoute-t-elle.

Poids de la religion

L'ancienne junte, au pouvoir pendant près de 50 ans en Birmanie, ne voulait pas instaurer de contrôle des naissances car elle craignait un déséquilibre démographique avec l'Inde, la Chine et même la Thaïlande voisines. Il a fallu attendre l'arrivée en 2011 d'un gouvernement semi-civil pour que les femmes mariées accèdent à la contraception.

«Avant cela, même (le concept) de planning familial était tabou», explique Kaori Ishikawa, du Fonds des Nations Unies pour la population en Birmanie (UNFPA). Aujourd'hui, des ONG comme l'IPAS mettent à la disposition des femmes une contraception sur le long terme, en particulier dans les zones rurales où les taux de mortalité maternelle sont deux fois supérieurs à ceux des villes.

Et l'UNFPA a dépensé près de 10 millions de dollars (9,15 millions d'euros) en deux ans pour améliorer la santé des femmes mais les habitudes restent difficiles à changer. Htar Htar aimerait qu'une grande loi en faveur des droits des femmes permette de dépénaliser l'avortement. Mais le poids de la religion et des bouddhistes extrémistes, qui considèrent que toute vie est sacrée, est un obstacle de taille. (afp/nxp)

Créé: 02.05.2017, 15h43

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