Face aux migrants, Salvini joue au bon et au mauvais flic

ItalieLe bouillant ministre de l’Intérieur, qui a fait campagne sur l’immigration, dévoile ses intentions.

«L’Italie ne sera pas le camp de réfugiés de l’Europe», a lancé Matteo Salvini à la presse dimanche, lors d’une visite d’un centre pour migrants en Sicile.

«L’Italie ne sera pas le camp de réfugiés de l’Europe», a lancé Matteo Salvini à la presse dimanche, lors d’une visite d’un centre pour migrants en Sicile. Image: EPA/ANDREA SCARFO

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Depuis qu’il est devenu ministre de l’Intérieur, Matteo Salvini alterne sur l’immigration les deux stéréotypes complémentaires de tout feuilleton policier qui se respecte: le méchant et le gentil flic. Dans sa version homme à poigne, il a déclaré: «Les clandestins peuvent préparer leurs valises parce que nous allons les renvoyer chez eux, l’Italie ne sera pas le camp de réfugiés de l’Europe. La Tunisie reverse ses délinquants dans la péninsule et les ONG sont les alliées des passeurs.» Mais dans sa version accommodante, il affirme que «nous n’aurons pas une ligne dure mais une ligne de bon sens, notre premier objectif est de sauver des vies, mon prédécesseur a bien travaillé».

Une situation chaotique

Ce double discours reflète la complexité du problème de l’immigration clandestine dans la péninsule. Durant les cinq premiers mois de 2017, 60 228 clandestins ont débarqué (119 360 pour toute l’année), alors qu’ils n’ont été que 13 430 pour la même période en 2018, soit une réduction de 84%. Cette baisse des flux est le fruit de la politique du gouvernement de Matteo Renzi, consistant à confier la majorité des sauvetages en mer à la garde côtière libyenne, qui ramène les migrants en Libye et non dans les ports italiens. Une politique efficace mais critiquée par les organisations des droits de l’homme, car elle renvoie des hommes et des femmes dans des lieux de détention où ils sont réduits à l’esclavage. En outre, si la route libyenne s’est tarie, le trafic est en train de reprendre depuis les côtes tunisiennes.

La durée moyenne pour l’examen d’une demande de droit d’asile est de neuf mois. Dans l’attente, les immigrés sont accueillis dans des camps ou des structures où ils sont libres de leurs mouvements. Mais il y a dans la péninsule 600 000 migrants clandestins qui n’ont pas droit au statut de réfugié et survivent de petits boulots – beaucoup dans l’agriculture – quand ils ne sont pas enrôlés par la délinquance.

En 2017, les autorités ont émis plus de 36 000 ordres d’expulsion de clandestins, mais seulement 7000 d’entre eux ont été exécutés. L’expulsion dépend en effet des accords passés avec les pays d’origine et elle est coûteuse, car elle nécessite deux policiers accompagnateurs pour chaque clandestin. La facture s’élève à 3000 euros par immigré pour l’Afrique, et à 10 000 pour l’Amérique du Sud ou l’Asie.

Le plan Salvini

Le plan de Matteo Salvini consiste à réduire encore la présence des ONG dans le canal de Sicile, avec les risques que cela suppose si les gardes-côtes libyens ne sont pas en mesure d’intervenir à temps. La durée de l’instruction des dossiers de droit d’asile sera drastiquement réduite. En attendant la réponse de la magistrature, les clandestins devront être consignés pendant dix-huit mois dans des structures fermées pour éviter qu’ils ne s’évanouissent dans la nature. Les expulsions seront plus nombreuses. Comment? Le ministre ne l’a pas encore expliqué. Les fonds destinés à l’accueil, qui font l’objet de nombreux scandales de détournement de fonds publics, seront réduits, et l’accès aux services sociaux, comme les crèches, limités pour les ressortissants non communautaires, même s’ils sont légalement installés en Italie.

La bataille de Matteo Salvini se déplace ensuite en Europe, où même la chancelière Angela Merkel a reconnu que «face à la question de l’immigration, l’Italie a été abandonnée». Rome s’oppose à la réforme du traité de Dublin, qui prévoit l’abandon du principe des quotas de migrants répartis dans les 28 pays de l’Union – principe jamais appliqué – et lie pour dix ans le réfugié au pays par lequel il est entré en Europe.

L’Europe s’interroge

Ce plan, malgré le style peu diplomatique du ministre de l’Intérieur italien, suscite l’intérêt des capitales européennes. La réduction de la durée de l’instruction est une mesure humanitaire, notamment pour les ayants droit au statut de réfugié qui sont ainsi plus rapidement intégrés. L’incarcération des migrants durant dix-huit mois afin d’établir leur identité et leurs droits couperait les routes vers l’Europe du Nord. Enfin, l’accélération des expulsions est une nécessité. Au rythme actuel, il faudrait huitante-trois ans pour rapatrier tous les clandestins présents dans la péninsule. L’Europe pourrait participer économiquement à la politique migratoire de Rome, donnant finalement un signe de solidarité tout en se débarrassant du problème. Une sorte de sous-traitance de la question semblable à celle confiée à la Turquie pour la route des Balkans. Et Rome pourrait obtenir en échange un peu plus de souplesse sur les dérives de ses finances publiques. Realpolitik ou cynisme sur le dos des immigrés? Le débat n’est pas près d’être tranché. (24 heures)

Créé: 04.06.2018, 20h01

«Ces mesures ne changeront rien pour la Suisse»

Toni Ricciardi est un spécialiste italien des questions de migration à l’Université de Genève. Il commente les dernières déclarations de Matteo Salvini, le nouveau ministre de l’Intérieur du gouvernement italien.

Matteo Salvini a promis de fermer le canal de Sicile et d’expulser les clandestins vers le sud. Il y aura donc beaucoup moins de requérants à Chiasso?

Pas du tout. Les déclarations du ministre sont de la pure propagande. Une utopie. Facile à dire, mais difficile, voire impossible à faire. Concrètement, sur le terrain, rien ne changera pour l’Italie et donc pour la Suisse.

Il suffit pourtant de fermer la frontière.


Le contrôle d’une frontière terrestre est difficile à faire. Encore plus compliqué avec une frontière maritime. Je rappelle qu’au sud de l’Italie, il y a la mer.

Et le renvoi des clandestins de la péninsule?

Je réponds par une question: quel pays du Sud sera d’accord de signer un accord de renvoi?

Vous semblez bien pessimiste, alors que l’Italie a réussi à diminuer le nombre de débarquements en Sicile ces douze derniers mois…

Vous avez raison. Mais à quel prix? L’Italie a obtenu ces résultats grâce aux milliards distribués par l’Union européenne. Cet argent a servi à financer les autorités libyennes, et d’ailleurs pour empêcher les migrants de tenter la traversée. Matteo Salvini poursuivra cette politique. C’est tout ce qu’il réussira à faire.

Le nouveau ministre de l’Intérieur sera-t-il donc incompétent?

Il sera incapable de changer la donne migratoire à lui tout seul. Tout comme l’Italie sera incapable, seule, de changer quoi que ce soit. La solution est européenne.

La Suisse n’est pas membre de l’Union européenne. Est-ce un obstacle?

La Suisse collabore étroitement avec les différents États européens. Le premier accord avec l’Italie date de 1948. Aujourd’hui, les gouvernements doivent régler ensemble la question de l’identification des migrants. Il faut rapidement pouvoir différencier le réfugié politique et le migrant économique. En Italie, ce délai peut atteindre plus de deux ans: c’est beaucoup trop long. Il faut aussi revoir le système de Dublin pour permettre une meilleure répartition des migrants sur le continent européen.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

L'actu croquée par nos dessinateurs, partie 5

Des parents et des enfants séparés par le rêve américain, paru le 19 juin
(Image: Bénédicte) Plus...