Jacinda Ardern lance son offensive pour que Facebook rende des comptes

Nouvelle-ZélandeLa première ministre néozélandaise rend les réseaux sociaux responsables de la diffusion des images de la tuerie.

Jacinda Ardern met tout en oeuvre pour arrêter la propagation de la vidéo du massacre sur les réseaux sociaux.

Jacinda Ardern met tout en oeuvre pour arrêter la propagation de la vidéo du massacre sur les réseaux sociaux. Image: Keystone

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Jacinda Ardern refuse désormais de prononcer un nom: celui du tueur de Christchurch. Mardi, lors d’une séance au parlement en hommage aux victimes, elle a débuté avec un «salam aleykum» (ndlr: «que la paix soit sur vous»). Puis, elle a prévenu qu’elle ne servirait pas les ambitions du meurtrier: «Lorsque je parlerai de lui, il restera sans nom. Il affrontera la pleine force de la justice. Il a cherché la célébrité, nous ne lui donnerons rien. Parlons plutôt des victimes.»

Cinq jours après l’attentat qui a coûté la vie à 50 personnes dans deux mosquées de la ville, la première ministre de Nouvelle-Zélande a un second objectif. Elle veut arrêter la propagation de la vidéo du massacre. Pour ce faire, elle a demandé à rencontrer la direction de Facebook. La cheffe du gouvernement tient la société pour responsable, tout comme les autres médias sociaux incapables ou peu désireux de contrôler leur plateforme. Mardi, elle a accusé: «Ces entreprises ne sont pas seulement les postiers livrant le message, mais aussi les éditeurs», tirant un parallèle avec les éditeurs de journaux légalement tenus de répondre du contenu de leurs pages.

Algorithmes dépassés

Car vendredi dernier, les algorithmes de Facebook, YouTube et Twitter visant à supprimer ce type de publication ont révélé leurs limites. Aussitôt les liens effacés, certains usagers ont reproduit de nouveaux relais sur des sites miroirs. Facebook a annoncé avoir détruit 1,5 million de copies de la vidéo, dont 1,3 million avant la fin de leur téléchargement. «Seules 200 personnes l’ont vue en direct, moins de 4000 durant les vingt-quatre heures nécessaires à leur suppression, grâce notamment à une technologie de reconnaissance audio», s’est justifiée Monika Bickert, responsable de la politique d’entreprise de Facebook, tout en reconnaissant: «Notre système d’intelligence artificielle n’a pas immédiatement détecté les images.»

Il a suffi de très peu de temps pour que des copies échappent à la traque. Certaines ont été directement envoyées sur le dark web, notamment sur 8Chan, une plateforme d’extrême droite, et Voat, un autre support de messagerie aux contenus similaires.

L’administrateur du site américain Kiwi Farms a refusé à la police néozélandaise de supprimer les vidéos: «Vous êtes un petit pays insignifiant, à peine plus reconnaissable que d’autres nations sans nom du Pacifique. Vous n’avez pas le poids suffisant pour éradiquer la vidéo sur internet et vous n’avez pas les moyens légaux d’incarcérer quiconque la publie», a-t-il déclaré au «New Zealand Herald».

Le gouvernement rappelle toutefois que le partage des images, y compris de celles qui ont été modifiées avec la suppression des segments violents, est une violation de la loi. «Tout contrevenant est passible d’une peine de prison et d’une amende dès l’instant où la vidéo est produite», insiste David Shanks, chef de la Censure néozélandaise, le service en charge de la classification des films, jeux vidéo et publications.

Un individu âgé de 18 ans qui avait relayé en direct les images du massacre a quant à lui été inculpé lundi. Il lui est aussi reproché d’avoir publié des messages de haine tels que «cible acquise» ou «la fête commence». Il comparaîtra devant un juge le 8 avril et encourt jusqu’à 14 ans de prison pour chaque chef d’inculpation.

La pression augmente aussi sur les sites et médias officiels en Nouvelle-Zélande qui ne se soumettraient pas. Une cinquantaine d’entreprises néozélandaises – dont ASB, la plus grande banque du pays – se sont engagées à annuler les contrats de publicité avec les sites qui ne supprimeraient pas les vidéos.

Interpeller le G20

Jacinda Ardern reconnaît qu’il faudra l’effort conjoint des nations pour faire changer la situation sur internet: «Même si c’est un problème global, nous allons prendre un rôle actif pour le résoudre.» Le thème devrait être discuté plus tard cette année lors de la prochaine réunion des «Five Eyes», l’alliance des services de renseignement comprenant l’Australie, le Canada, les États-Unis, la Nouvelle-Zélande et le Royaume-Uni.

Le premier ministre australien, Scott Morrison, a pris l’initiative de demander à son homologue japonais, Shinzo Abe, de mettre le sujet sur la liste des priorités à discuter au G20 qui se tiendra à Osaka au mois de juin.


«En accusant les réseaux, on dédouane le comportement humain»

Pour Stéphane Koch, conseiller en stratégie numérique à Genève, le problème vient aussi des internautes qui partagent ce type de contenus au lieu de les signaler.

Les plus grandes plateformes internet avaient promis d’endiguer le partage d’images violentes. Visiblement, ça ne fonctionne pas…

On ne peut pas dire que ça, mais Facebook a encore de nombreux efforts à faire pour améliorer son système de filtrage. Près de 1,5 million de vidéos ont été retirées et ce n’est pas Facebook qui les a publiées, ce sont les internautes. Ces images ont été vues en live par 200 personnes et aucune d’entre elles ne les a signalées. Ce n’est pas si simple pour les algorithmes et les modérateurs de détecter ce type de contenu dans la masse d’informations qui circule. Il faut un certain laps de temps pour reconnaître qu’il y a une arme, qu’il ne s’agit pas d’un jeu ou d’un film. En revanche, il est inconcevable que des gens puissent n’avoir aucune considération pour les victimes. En accusant systématiquement les réseaux sociaux, on dédouane le comportement humain.

Facebook a mis 17 minutes pour supprimer le live de la tuerie. Peut mieux faire?

Oui, si des internautes avaient signalé la vidéo. Le premier signalement est arrivé 29 minutes après le début de la vidéo, soit 12 minutes après la fin du live. On peut critiquer les réseaux sociaux, mais les gens qui regardent passivement ces images, ou pire qui les partagent, ont une grande part de responsabilité. Tout comme ceux qui font des captures d’écran pour contourner le filtre Facebook. Certains utilisateurs ont déployé beaucoup d’énergie pour que cette vidéo ne soit pas censurée.

Facebook a embauché 20 000 modérateurs, mais les critiques estiment qu’ils n’en font pas assez.

Quand ils ont annoncé qu’ils allaient investir plus dans la modération des contenus, le titre de l’action a chuté… Les investisseurs sont dans la même logique que ceux qui ont partagé la vidéo au départ. Il faut donc aussi remettre en cause ceux qui tiennent les cordons de la bourse.

Yannick Van der Schueren

(24 heures)

Créé: 19.03.2019, 19h39

Articles en relation

D’Utoya à Parkland, la danse macabre des «célèbres malgré nous»

Tuerie de Christchurch Les réseaux sociaux permettent aux tueurs de masse d’atteindre la renommée visée en court-circuitant les filtres des médias traditionnels. Celui de Christchurch ne fait pas exception. Plus...

Attentat de Christchurch: 17 minutes insoutenables sur Facebook

Réseau et toile La modération du réseau social est plus que jamais critiquée après que le tireur ait pu y diffuser en direct les images de la tuerie le 15 mars dernier. Plus...

Jacinda Ardern veut durcir la loi sur les armes

Nouvelle-Zélande Le tueur de Christchurch a pu se procurer légalement des fusils d’assaut. La première ministre va prendre des mesures. Plus...

Le tueur de Christchurch se pose en disciple de Breivik

Nouvelle-Zélande L’Australien de 28 ans s’affirme dans un manifeste comme un justicier blanc investi d’une mission. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.