«La Nobel de la paix surfe sur l’islamophobie birmane»

Nettoyage ethniqueAung San Suu Kyi est à La Haye pour défendre le Myanmar accusé de génocide devant la Cour internationale de justice.

Alignée sur le discours des généraux birmans, Aung San Suu Kyi rejette l’enquête de l’ONU.(Photo:AP)

Alignée sur le discours des généraux birmans, Aung San Suu Kyi rejette l’enquête de l’ONU.(Photo:AP)

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Malaise. Prix Nobel de la paix, Aung San Suu Kyi est-elle complice de nettoyage ethnique? Celle qu’on comparait jadis au Mahatma Gandhi et à Nelson Mandela est aujourd’hui à La Haye pour défendre la Birmanie, accusée de génocide devant la Cour internationale de justice. Ce mercredi matin, elle niera vraisemblablement les massacres et persécutions qui ont conduit 740'000 Rohingyas musulmans à se réfugier au Bangladesh voisin à partir de l’été 2017. Alignée sur le discours des généraux birmans, la «Dame de Rangoun» rejette l’enquête de l’ONU et affirme que l’armée n’a fait que riposter à la rébellion rohingya.

Voilà qui finit de ternir l’image de l’ancienne icône de la paix, à qui l’on reprochait déjà son silence assourdissant face aux exactions perpétrées contre la minorité musulmane de l’État régional d’Arakhan. Comment expliquer qu’elle prenne à présent la tête de la délégation du Myanmar pour tenter de contrer le procès qui lui est intenté devant le principal organe judiciaire des Nations Unies? Pourquoi ne pas laisser des militaires birmans se dépêtrer face aux accusations portées par la Gambie, au nom des 57 États membres de l’Organisation de la coopération islamique?

«En défendant le pays contre les accusations de génocide, elle se pose en héroïne nationale»

«Aung San Suu Kyi est dans une situation inextricable. D’abord, il faut rappeler que son parti a remporté les élections mais que son pouvoir est très limité. La Constitution réserve aux militaires la mainmise sur les Ministères de l’intérieur, de la défense et des frontières. Or, pour modifier cette Constitution, il faut 75% des voix au parlement, alors même que 25% des sièges sont attribués par l’armée! Critiquer frontalement les généraux, ce serait prendre le risque d’être éjecté du pouvoir», décrypte un Birman de Suisse, qui se fait appeler Min Ko Naing. «Mais surtout, vous n’imaginez pas le degré de racisme dans cette région du monde», poursuit-il sous le couvert de l’anonymat. «La plupart des Birmans (ndlr: en grande majorité bouddhistes) détestent les Indiens et les Bengladais, donc aussi les Rohingyas qui sont considérés comme des populations musulmanes du golfe du Bengale importées au Myanmar par les Britanniques. Pour les autorités birmanes, il n’y a pas de peuple rohingya mais seulement des immigrés illégaux. Si Aung San Suu Kyi disait le contraire, elle perdrait immédiatement le soutien populaire, c’est-à-dire son unique levier face aux généraux.»

Un calcul très cynique

La «Dame de Rangoun» serait-elle donc islamophobe? «Je ne suis pas dans sa tête, mais je pense qu’elle fait plutôt un calcul cynique: en se rendant à La Haye à la tête de la délégation birmane, elle retourne les cartes à son avantage, note Min Ko Naing. Au Myanmar, sa cote de popularité est montée en flèche. En allant défendre le pays contre les accusations de génocide, elle se pose en héroïne nationale. Elle sacrifie donc les Rohingyas pour ne pas perdre la main dans cette difficile transition démocratique.»

Il faut dire qu’en Birmanie, tout le monde est déjà obnubilé par les élections de novembre 2020, note le chercheur Olivier Guillard sur le site Asialyst. Or, «si la Ligue nationale pour la démocratie d’Aung San Suu Kyi devrait gagner à nouveau la majorité des suffrages, elle ne paraît pas en mesure de rééditer le triomphe de 2015. Le souffle est tombé», assure ce spécialiste de l’Université du Québec, à Montréal.

La dirigeante, qui avait promis d’amender la Constitution, de mettre fin aux conflits armés et de relancer l’économie, n’a pu tenir aucun de ses engagements, tandis que la liberté de la presse et la liberté d’expression sont en déclin, critique, dans le quotidien birman «The Irrawaddy», un analyste s’exprimant sous le nom de Joe Kumbun. «Cela dit, il faudra écouter attentivement ce que dira Aung San Suu Kyi ce mercredi à La Haye», estime notre interlocuteur suisse Min Ko Naing. «Sera-t-elle simplement aux ordres des généraux? Ou osera-t-elle, une fois nié le génocide, promettre de porter devant la justice les soldats accusés d’exactions? Son discours révélera l’état des forces dans le bras de fer qui l’oppose aux généraux.»

Créé: 11.12.2019, 08h32

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