La fiancée de Khashoggi implore l’ONU à Genève

Droits de l’hommeHatice Cengiz a réclamé ce mercredi une enquête internationale et appelé la Suisse à sanctionner Ryad.

Hatice Cengiz, fiancée turque du journaliste saoudien Jamal Khashoggi tué à Istanbul. Ici lors de son intervention à l'ONU.

Hatice Cengiz, fiancée turque du journaliste saoudien Jamal Khashoggi tué à Istanbul. Ici lors de son intervention à l'ONU. Image: Magali Girardin /EPA

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Un long silence. Comme pour retenir ses larmes, éviter que sa voix ne se brise. Puis enfin, les mains jointes pour se donner du courage, elle répond à la question posée: «Le meurtre de Jamal, il m’est difficile d’en parler. À chaque fois, je revis ces moments d’angoisse, quand mon fiancé ne ressortait pas du consulat saoudien. Quelque chose n’allait pas, mais je le croyais vivant. Ce matin-là, nous avions commencé la journée en pensant célébrer notre mariage. Longtemps j’ai refusé de croire qu’il avait été assassiné. Mardi, cela fera neuf mois. La rapporteuse spéciale de l’ONU réclame une investigation internationale. Il serait temps!»

Hatice Cengiz est la fiancée turque du journaliste saoudien Jamal Khashoggi torturé, tué et démembré le 2 octobre à Istanbul, dans le consulat de son pays, alors qu’il venait y chercher les documents nécessaires pour ses noces en Turquie. Ce mercredi matin à Genève, elle s’est exprimée devant l’association des correspondants accrédités aux Nations Unies (Acanu), avant de prendre la parole au sein du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, au moment où l’affaire Khashoggi revient hanter la communauté internationale.

Bras de fer aux États-Unis

En effet, Agnès Callamard, rapporteuse spéciale sur les exécutions extrajudiciaires, y a justement présenté dans l’après-midi le rapport accablant publié il y a une semaine. Celui-ci conclut à la responsabilité de l’État saoudien: le meurtre a été prémédité et approuvé en haut lieu, martèle l’experte française, qui appelle à lancer une enquête criminelle internationale.

Le sujet, forcément, est sensible. Il met en cause directement le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane. Prudent, le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres a déjà fait savoir qu’il n’a «pas le pouvoir ou l’autorité de lancer une enquête criminelle sans un mandat d’un organe intergouvernemental compétent». Or, il semble clair qu’une telle demande ne viendra pas du Conseil de sécurité de l’ONU, car les États-Unis y mettraient leur veto. Donald Trump, dans une interview diffusée dimanche sur la chaîne NBC, a haussé les épaules à l’évocation du brutal démembrement de Jamal Khashoggi, banalisant ce meurtre dans le contexte du Moyen-Orient, «un endroit vicieux et hostile». Il a plutôt mis en avant le partenariat économique avec un royaume qui s’apprêterait selon lui à acheter pour 400 à 450 milliards de dollars de produits étasuniens…

«Mais le pouvoir à Washington, ce n’est pas uniquement Trump!» lance Hatice Cengiz, refusant de baisser les bras. «Il y a quelques semaines, j’ai été invitée à m’exprimer devant le Congrès des États-Unis. J’y ai vu des signes encourageants, je ne crois vraiment pas que les élus vont laisser passer l’assassinat de Jamal (ndlr: qui était chroniqueur au Washington Post). Les rapports sur sa mort son encore récents. Des parlementaires vont s’en emparer. Et les médias internationaux ne lâchent pas l’affaire.»

Comme pour lui donner raison, le Sénat des États-Unis a bloqué jeudi dernier une vente d’armes à l’Arabie saoudite équivalant à 8 milliards de dollars, même si la Maison-Blanche a déjà annoncé qu’elle passera outre.

Sanctions suisses?

La fiancée a par ailleurs plaidé pour que l’Union européenne mette la pression sur Ryad et soutienne le lancement d’une enquête internationale. Interrogée sur un rôle possible de notre pays, elle a estimé que, comme bien d’autres États, «la Suisse pourrait jouer un rôle en exerçant des sanctions contre l’Arabie saoudite» et en œuvrant avec l’ONU pour créer un mécanisme amenant le royaume wahhabite à rendre des comptes.

«La Suisse pourrait jouer un rôle en exerçant des sanctions contre l’Arabie saoudite»

C’est très improbable. Berne «est dans une position particulière sur ce dossier, en raison du mandat de puissance protectrice qu’elle assure pour l’Arabie saoudite et l’Iran», a expliqué à l’ATS il y a quelques jours l’ambassadeur Valentin Zellweger. Depuis que les relations diplomatiques ont été rompues entre Ryad et Téhéran, c’est la diplomatie helvétique qui joue l’intermédiaire, tout comme elle le faisait déjà entre Washington et Téhéran.

Il reste que le meurtre de Khashoggi est un précédent des plus inquiétants. Ryad n’en a pas fini de faire le ménage. Mercredi dernier, dans une lettre ouverte publiée par le «New York Times», Hatice Cengiz affirmait que l’investigation sur la mort de son fiancé devait servir à stopper les atrocités.

Actuellement, Salman al-Awda, Awad al-Qarni et Ali al-Omari, «trois religieux saoudiens que Jamal jugeait réformistes», attendent leur exécution.

Créé: 26.06.2019, 18h10

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Des dizaines d’ONG interpellent Ignazio Cassis

Quarante ONG ont demandé mercredi à Ignazio Cassis et 47 autres chefs de la diplomatie un mécanisme de suivi des droits de l’homme en Arabie saoudite. Dans ce courrier daté du 4 juin, les ONG, dont l’Organisation mondiale contre la torture, établie à Genève, se disent inquiètes par l’exécution récente de 37 hommes et par la détention arbitraire de défenseurs des droits de l’homme, notamment des femmes. Elles demandent une résolution du Conseil pour un mécanisme de surveillance et appellent à la libération des femmes retenues.

Depuis une déclaration conjointe, la première contre Riyad, de plus de 35 États lors de la précédente session de l’instance onusienne, sept d’entre elles ont déjà été relâchées. Preuve, selon les organisations, que la pression au Conseil peut aboutir à des changements. Inquiétant toutefois selon les ONG, aucune investigation «crédible» n’a été menée sur la torture présumée à laquelle ont fait face ces femmes. Et plusieurs personnes qui les soutiennent ont récemment été arrêtées. Parmi leurs autres revendications, les organisations demandent un moratoire sur la peine capitale, alors que des centaines d’exécutions ont eu lieu ces dernières années. Ciblée par plusieurs organisations pour ne pas avoir rejoint la déclaration conjointe, en mars, qui demandait la relaxe de ces femmes et la collaboration saoudienne aux investigations de la rapporteuse spéciale de l’ONU contre les exécutions extrajudiciaires sur le meurtre de M. Khashoggi, la Suisse rétorque que son chef de la diplomatie avait alors rendu hommage à M. Khashoggi dans son discours à l’ouverture du Conseil. M. Cassis n’avait pas pour autant ciblé Riyad. Mais le fait qu’il ait abordé cette affaire «expressément» est un «message fort», insiste l’ambassadeur suisse auprès des Nations Unies Valentin Zellweger.
(ATS)

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