La fin du mythe d’un «bon» empire colonial

HistoireIl y a cent ans, Berlin perdait ses colonies, une page que l’Allemagne du XXIe siècle vient d’ouvrir.

En août 2018, les chefs de tribu namibiens participaient à une cérémonie organisée en Allemagne à la mémoire des victimes du génocide.

En août 2018, les chefs de tribu namibiens participaient à une cérémonie organisée en Allemagne à la mémoire des victimes du génocide. Image: ANADOLU AGENCY

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À l’Hôpital de la Charité de Berlin, les 19 crânes avaient été oubliés par le temps dans les caves. Ils ont été restitués, en août 2018, aux descendants des Hereros et des Namas, une population qui s’était fait exterminer par les troupes coloniales allemandes entre 1904 et 1908. «Il s’agit du premier génocide du XXe siècle», a rappelé Dirk Behrendt, le ministre écologiste de la Justice de Berlin, lors d’une cérémonie religieuse de restitution.

Depuis quelques années, les Allemands découvrent avec stupéfaction que leur pays était aussi une grande puissance coloniale, la quatrième du monde après les Britanniques, les Français et les Néerlandais. L’empire détenait notamment les pays comme la Tanzanie, la Namibie, le Cameroun, le Ghana, le Rwanda, le Togo, le Burundi ou encore Qingdao (ville de l’est de la Chine) et les îles polynésiennes de Samoa, dans le Pacifique.

«L’Allemagne a tout perdu d’un coup et n’a pas connu comme par exemple la France, le lent processus de décolonisation. On a vécu ensuite une véritable amnésie coloniale», explique Jürgen Zimmerer, professeur d’histoire et responsable du centre de recherches historiques sur l’héritage postcolonial de la ville de Hambourg.

Un «héros» destitué

Le passé colonial allemand est revenu en pleine figure lorsque l’Assemblée fédérale (Bundestag) a reconnu en 2016 un autre génocide, celui des Arméniens par l’Empire ottoman. Ankara a renvoyé la balle en accusant Angela Merkel de ne pas assumer son propre génocide dans les premières années du XXe siècle en Afrique. «À cette occasion, les Allemands ont découvert que leur pays avait exterminé des Hereros et des Namas au début du siècle dernier», se rappelle Jürgen Zimmerer.

Hereros faits prisonniers en 1904 par les Allemands qui en massacreront des dizaines de milliers. Ce génocide africain préfigure les pratiques nazies. Image: GETTY

Le responsable du génocide est Lothar von Trotha, un général allemand et commandant à l’époque des forces coloniales en Afrique. Pour mater la rébellion, il avait fait massacrer entre 65'000 et 85'000 Hereros et 10'000 Namas sur l’ordre de Berlin. L’officier supérieur Paul von Lettow-Vorbeck, qui a participé au massacre, incarne aujourd’hui la brutalité du colonialisme allemand. Il a été un «héros» jusque dans les années 60. À l’époque, plusieurs casernes allemandes portaient son nom. Lors de son décès, il a eu droit à des funérailles nationales en 1964 organisées par l’armée allemande de la République fédérale (Bundeswehr).

Pour l’historien, le génocide des Hereros et des Namas dans l’actuelle Namibie est essentiel pour expliquer certains traits du nazisme. «On y retrouve déjà toutes les pratiques d’extermination que les nazis appliqueront après 1939 dans les territoires de l’est qu’ils considéraient comme des colonies», dit-il. Les colons ouvrent déjà des camps de concentration. «Le génocide africain a été le précurseur d’Auschwitz», estime Jürgen Zimmerer. Le gouvernement allemand a reconnu en 2016 le terme de «génocide». «Mais il n’y a encore jamais eu aucune excuse au plus haut niveau de l’État», précise l’historien. Et Berlin refuse toujours de payer des indemnités aux descendants des victimes.

Les musées concernés

Par ailleurs, les Allemands ont accepté le principe de la restitution des œuvres d’art acquises illégalement à l’époque coloniale. Mais les recherches de provenance n’avancent pas vite. Berlin a prévu d’ouvrir son nouveau musée d’ethnologie en septembre dans son futur Humboldt-Forum. Mais le grand projet culturel du moment comporte des centaines d’objets spoliés dans les colonies.

La fondation d’État Preussischer Kulturbesitz (Fondation de l’héritage culturel prussien), l’une des plus grandes institutions culturelles publiques du monde, tarde à procéder à des restitutions. Ce manque de détermination des responsables avait poussé l’historienne d’art française Bénédicte Savoy à démissionner en 2018 du conseil consultatif du Humboldt-Forum. «Près de 600 statues volées au Bénin par les Anglais et vendues aux Allemands font encore partie des collections», rappelle Jürgen Zimmerer.

À Berlin, la ville où les grandes puissances mondiales se sont partagé l’Afrique en 1885, la question des restitutions touche le cœur du paysage muséal de la capitale: ni le buste de Néfertiti des collections égyptiennes ni le plus grand squelette de dinosaure du monde au Musée d’histoire naturelle n’ont été obtenus légalement. Mais les musées de Berlin ne s’imaginent pas vivre sans eux.


Dans les manuels scolaires, la colonisation ne fait pas partie intégrante de notre histoire

Alors que sa politique mémorielle concernant les crimes du nazisme est exemplaire depuis 20 ans, l’Allemagne a engagé très tard son travail de mémoire sur les crimes de la colonisation. Pourquoi?


Ulrike Lindner, professeur à l’Université de Cologne, spécialiste du colonialisme européen


Avec le Traité de Versailles, l’Allemagne a cédé tous ses territoires, à l’inverse d’autres nations, elle n’a donc pas vécu le processus lent de décolonisation. Ce qui lui a permis de vivre très longtemps en accord avec le mythe du «bon» empire colonial. Après la Seconde Guerre mondiale, les historiens ont concentré leur travail principalement sur le national-socialisme. Ce mythe d’une puissance coloniale «vertueuse» s’est poursuivi jusque dans les années 70. En réalité, l’Allemagne avait mené la même politique de répression et de spoliation que les Anglais, les Français ou les Belges. Les Allemands découvrent depuis quelques années seulement qu’en fait ils ont mené la même politique coloniale que les autres.

C’est-à-dire?
Prenez par exemple la guerre Maji-Maji, un soulèvement de tribus africaines en Afrique orientale allemande (Burundi, Rwanda et une partie de la Tanzanie). Elle a fait plus de 300'000 morts.

Reconnue plus d’un siècle après les faits, l’extermination des Hereros et des Namas en Namibie entre 1904 et 1908 fait-elle partie de cette même politique?
Oui et la reconnaissance a effectivement été très tardive. Comme pour les anciennes puissances coloniales européennes, c’est sous la pression des revendications émanant des victimes que l’Allemagne a engagé un vrai travail de mémoire. L’Assemblée fédérale (Bundestag) a même dû accepter de qualifier ce massacre de «génocide» car l’extermination des Hereros et des Namas était un ordre venu d’en haut. Mais cela ne doit pas minimiser les atrocités perpétrées par les autres puissances qui ont commis des crimes contre l’humanité de la même ampleur.

En 2017, les conservateurs et les sociaux-démocrates ont inscrit pour la première fois dans leur contrat de coalition un «devoir de mémoire sur la colonisation». Quel a été le déclencheur?
Le débat en Europe sur la restitution des œuvres d’art volées a forcé l’Allemagne à ouvrir à son tour la page de la colonisation. La première grande exposition sur le sujet, il y a trois ans, et la controverse autour du musée d’ethnologie au centre de Berlin y ont contribué. Mais l’Allemagne a encore du travail devant elle. La colonisation est évoquée dans les manuels scolaires mais elle ne fait pas encore partie intégrante de notre histoire. L’Australie, la Nouvelle-Zélande ou le Canada sont déjà bien plus avancés sur le sujet. Ils discutent des modalités de restitution depuis au moins 20 ans.

Créé: 10.06.2019, 09h38

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