La pêche en eaux troubles

Enquête 2/7Les perches importées d'Estonie sont-elles, comme d’autres espèces, victimes de surpêche?

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À travers le monde, la surpêche est un fléau majeur. Entre 11 et 26 millions de tonnes de poissons sont capturés illégalement chaque année, selon la Commission européenne. Si la perche n’est qu’une goutte d’eau au milieu de cet océan, elle est pourtant très convoitée. Posez la question aux grossistes suisses qui vendent de la perche. La pêche illégale? Heu… «On doit faire confiance.» Eux se préoccupent avant tout de la qualité du poisson.

Le gouvernement estonien, lui, a fait de la lutte contre la pêche illégale une priorité. Parce qu’en la matière l’Estonie a longtemps ressemblé au Far West. Alors pour assurer la subsistance des espèces, ce pays a choisi la méthode forte.


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Des contrôles stricts

C’est au lac Peipsi que les règles sont les plus sévères. Anatoli et ses hommes remontent le dernier filet. Il est midi. Il faut maintenant estimer les captures du jour, contacter les inspecteurs du gouvernement, et attendre une heure avant de rentrer au port au cas où un contrôle serait effectué. Une erreur de 10% sur le poids estimé du poisson pêché et c’est déjà une amende. Anatoli jure ne pas tricher, par peur de perdre ses droits de pêcheur.

L’heure d’attente se transforme en rituel. Trois shots de vodka par personne dans des petits verres souillés. «On est tous traqués par les GPS des bateaux. La plupart d’entre nous, on respecte la loi. Mais de l’autre côté, les Russes n’ont pas de contrôles aussi stricts et c’est plus corrompu. C’est le même lac, mais certains font de la pêche illégale et d’autres pas», bougonne-t-il.

La Russie a signé des accords sur le lac Peipsi et elle se doit d’effectuer des contrôles. Dans un document tiré des «Nouvelles officielles de l’État russe de la région de Pskov», les autorités relèvent pourtant: «Il est curieux que 16 inspecteurs contrôlent la légalité de la pêche du côté estonien et 3 seulement côté russe. Dans le même temps, les Russes identifient systématiquement deux fois plus de violations que les collègues estoniens.»

En Estonie, le Ministère de l’environnement ne se risque pas à commenter l’efficacité des contrôles russes. «Il existe des irrégularités, et il y a définitivement de la place pour l’amélioration, mais nous sommes satisfaits des règles mutuelles établies», annonce Kadri Kauksi, porte-parole.

«Les contrôles se sont beaucoup améliorés, mais bien sûr certains arrivent encore à pêcher illégalement»

La question de la pêche illégale, nous l’avons posée à de nombreux interlocuteurs estoniens. Tous admettent qu’il y en a, mais elle ne se ferait plus à large échelle comme par le passé. «Les contrôles se sont beaucoup améliorés, mais bien sûr certains arrivent encore à pêcher illégalement», concède Markus Vetemaa, directeur de l’Institut marin d’Estonie.

Crime organisé suspecté

Dans les jugements récents de tribunaux estoniens que nous avons pu consulter, un homme était récemment condamné après avoir été arrêté avec une remorque pleine de perches et d’autres poissons. Il n’avait pas d’autorisation de pêcher.

«La pression sur le milieu marin due aux contaminants est élevée dans toutes les parties de la mer Baltique»

Selon les chiffres de l’inspectorat de l’environnement estonien, 335 délits concernant des pêcheurs professionnels et amateurs ont été enregistrés en 2018. Une dizaine de procédures pénales sont ouvertes chaque année, lorsque le dommage à l’environnement dépasse 4000 euros. «Ces dernières années, il y a eu deux cas suspects de crime organisé. Ils sont en cours d’investigation et ne peuvent donc pas être discutés en détail, précise Leili Tuul, porte-parole de l’inspectorat. Malheureusement, il y a des violations dans toutes les zones. Le lac Peipsi et le golfe de Pärnu étant tous deux riches en poissons, la pression sur la pêche est forte, et donc davantage d’infractions sont commises. Mais au fil des ans, les infractions ont diminué de façon importante.»

Des filets illégaux

Du côté de la mer Baltique, des filets de pêche non réglementaires, achetés en Chine, sont dans le collimateur des autorités. «Les mailles trop petites permettent de capturer des juvéniles et cela peut poser problème pour la stabilité de l’espèce», observe Redik Eschbaun, spécialiste de la mer Baltique à l’Institut marin d’Estonie. Elari, le pêcheur, connaît ce type de filets. Il confirme que certains les utilisent. Lui serait favorable à davantage de contrôles. En mer Baltique, ils ne sont pas si fréquents, explique-t-il. Dans le golfe de Riga, un pêcheur a récemment été condamné pour l’utilisation illégale de ce type de filets. Dans sa prise du jour, il y avait plus de 700 perches.

Voilà pour l’Estonie. «Ici, on sait ce qu’on fait, mais du côté russe, c’est une autre histoire», affirme le patron de l’usine de transformation de poisson Rolevar, près du lac Peipsi. Boris Sumnikov nous explique détenir aussi des usines en Russie. On le questionne sur les lieux d’où proviennent les poissons livrés à son usine russe. Comment peut-il savoir s’ils n’ont pas été surpêchés? Il répond sans détour: «On le sait qu’il y en a. On achète par exemple du poisson provenant de la mer d’Azov (entre la Crimée, l’Ukraine et la Russie). Alors que les quotas sont de 50 tonnes, nous en achetons 300 à 400 tonnes, juste pour nous. Et plusieurs compagnies font comme nous. La Russie, ça marche comme ça!»

Les stocks fournis

Retour en Estonie. Où leurs eaux sont un tel incubateur à perches que les stocks se portent plutôt bien, estiment les scientifiques. «Dans les années 90, il y avait tellement de surpêche que les stocks étaient au plus bas. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas, observe Redik Eschbaun. Oui, la pression sur les perches est très intense, mais c’est pour cela qu’on fixe des quotas ou des tailles minimales sur les poissons.» En mer Baltique estonienne, 1290 tonnes de perches ont été capturées en 2017. Au lac Peipsi, le quota de 2018 était fixé à 1150 tonnes pour la partie estonienne, mais seules 553 tonnes ont été pêchées. En cause? Une génération de 2015 qui n’avait pas assez grandi. Du côté russe, 1145 tonnes de perches ont été pêchées.

La question, au fond, n’est pas tant écologique, aux yeux de Markus Vetemaa, mais bien plus économique. «Génétiquement, la population de perches est encore assez grande. Le problème est de savoir comment gérer la pêche pour qu’elle soit durable et que chaque année on ait autant de poissons pour le marché.» Dans son guide poissons, le WWF évalue la durabilité des différentes sources de poissons consommées en Suisse. Il analyse, par poisson et par lieu de pêche, l’état des stocks, les méthodes de pêche et leurs effets sur les écosystèmes, ainsi que la gestion de la pêcherie. Ce diagnostic, réalisé par des experts en fonction des données scientifiques disponibles, a été fait pour la perche. En plus des perches issues des lacs suisses, le WWF recommande les perches estoniennes de la mer Baltique. «L’état du stock est jugé acceptable et les impacts écologiques de la pêcherie sont faibles. La gestion est, elle, en grande partie efficace», explique Catherine Vogler, responsable seafood auprès du WWF Suisse.

Les perches du lac Peipsi sont jugées acceptables, soit la catégorie en dessous. «Il y a un potentiel d’amélioration dans cette région. Le stock est relativement en bon état mais tout de même sous pression. Les méthodes de pêche peuvent entraîner des prises accidentelles de sandres juvéniles. La gestion est en partie efficace, mais pas sur tous les points.» Le label MSC, délivré si la pêche est jugée durable, a pourtant été attribué à des pêcheries de ce lac. Catherine Vogler relève: «Les pêcheries qui ont obtenu le certificat MSC doivent satisfaire à un grand nombre de critères supplémentaires en termes de respect de l’environnement.»


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Créé: 12.07.2019, 06h49

Il a dit

«Pour le lac Peipsi, nous ne disposons pas d’informations appropriées sur l’efficacité du traitement des eaux usées à Pskov, en Russie»

Arvu Tuvikene
Chercheur à l’Université estonienne des sciences de la vie de Tartu

Le poisson

Nom commun: perche ou perche européenne
Taille moyenne: 25 cm (max reportée: 51 cm)
Poids moyen: 200 g (max reporté: 4,8 kg)
Âge max reporté: 22 ans
Poisson carnivore: larves, insectes, écrevisses, alevins, cannibale avec les petits
Habitat: eau douce, eau saumâtre
Reproduction: avril en eau peu profonde. La femelle pond jusqu’à 300 000 œufs

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