La rébellion européenne sur l’Iran fait des vagues

BruxellesL’UE veut se servir du dossier iranien pour s’affranchir des Américains et réussir à affirmer le rôle de l’euro.

La cheffe de la diplomatie européenne, Federica Mogherini.

La cheffe de la diplomatie européenne, Federica Mogherini. Image: AFP

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L’annonce faite mardi par la cheffe de la Diplomatie européenne, Federica Mogherini, a fait l’effet d’une bombe. Les Européens s’apprêteraient en effet à soustraire leur commerce avec l’Iran des circuits financiers internationaux. De quoi susciter la colère américaine.

Se disant «dérangé et profondément déçu», le chef de la Diplomatie américaine, Mike Pompeo, a évoqué «une des mesures les plus contre-productives que l’on puisse imaginer pour la paix et la sécurité régionale». En tout cas, le mécanisme de troc sophistiqué rapidement présenté à New York, en marge de l’Assemblée générale des Nations Unies, serait un pied de nez inédit aux mesures extraterritoriales des États-Unis, en même temps qu’un défi lancé au roi dollar.

De quoi s’agit-il concrètement? Rétablies suite au retrait des États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien, les sanctions américaines contre les personnes et les entreprises qui commercent avec l’Iran vont monter d’un cran à partir du 4 novembre. À cette date, elles seront effectivement étendues aux services financiers. Un producteur de médicaments ou de chocolat, produits qui ne sont pourtant pas concernés par les sanctions, ne pourra ainsi plus exporter vers l’Iran. Plus aucune banque ne voudra courir le risque de servir d’intermédiaire et de se retrouver ainsi coupée du système financier américain.

Le S pecial Purpose Vehicle européen (SPV) permettrait de contourner un tel obstacle en «démonétisant» les échanges. Au lieu de payer l’Iran en dollars pour son pétrole exporté vers l’Italie ou la France, le pays recevrait «en contrepartie» des machines-outils ou des produits chimiques allemands. Quant aux producteurs allemands, ils seraient payés directement par leurs partenaires italien ou français… non pas en dollars, mais en euros directement.

Ce projet va toutefois au-delà de ce que les patronats européens demandent. «Pour nous, la question est de savoir comment nous pourrons nous faire payer par les entreprises des secteurs qui ne sont pas sous sanctions [américaines] une fois que les banques se seront retirées», explique un expert du Medef, le patronat français. L’arrêt des échanges dans les secteurs visés par Washington était acté. Depuis des mois, terrorisées par la menace de sanctions, les banques annoncent en effet les unes après les autres, publiquement, leur retrait d’Iran. Or l’Europe, qui a levé ses sanctions contre l’Iran en 2016, propose de permettre tout commerce «légitime» au regard du «droit européen». Le pétrole iranien pourrait continuer à affluer en Europe, et Renault ou PSA à y fabriquer des voitures par centaines de milliers.

D’où la surprise des entreprises. «Une task force a été mise en place immédiatement [après l’annonce]. Pour l’instant, on doit décider si on communique», indique une source industrielle. Le fait que le SPV européen soit coupé du système financier les amènera-t-il à revoir leur stratégie? «Nous souhaitons plébisciter toutes les solutions qui permettent de maintenir des relations dans un cadre juridique stable et sécurisé», explique prudemment le Medef, qui attend des «précisions». Et d’ajouter: «L’objectif est clairement de permettre à l’Iran de continuer à bénéficier d’une rente pétrolière.» Il semblerait que ce fonds doive encore être créé de toutes pièces. La Banque européenne d’investissement s’est retirée du jeu, son président affirmant il y a plusieurs mois que continuer à faire des affaires avec l’Iran la mènerait à la «faillite» et que son indépendance n’était pas négociable, même si ses actionnaires sont les États européens. À un moment donné, l’argent logé dans le SPV devra effectivement retourner dans le circuit financier «normal».

Depuis que l’Europe a levé les sanctions contre l’Iran suite à l’accord sur le nucléaire, les échanges sont en plein boom. Alors que les importations sont passées de 1,2 à 10 milliards d’euros entre 2015 et 2017 (il s’agit à 90% de pétrole), les exportations vers l’Iran ont augmenté de 6,5 à 10,8 milliards.

Federica Mogherini a dit cette semaine que l’initiative restait ouverte à d’«autres partenaires». Quid de la Suisse? «La Confédération s’engage pour la défense des intérêts économiques suisses et suit l’évolution de la situation de très près… y compris les différentes options discutées au sein de l’Union européenne», se contente d’indiquer un porte-parole du Ministère de l’économie à Berne. (24 heures)

Créé: 26.09.2018, 19h47

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