Le «schisme» orthodoxe menace jusqu’à Genève

ReligionConstantinople et Moscou se divisent sur le sort de l’Église d’Ukraine. Leurs délégués en Suisse sont voisins de bureaux. Ambiance!

Au sein du Conseil œcuménique des Églises, à Genève, leurs bureaux se côtoient: l’archiprêtre Mikhail Goundiaev, représentant du Patriarcat de Moscou (à g.), et l’archevêque Job de Telmessos, représentant du Patriarcat de Constantinople.

Au sein du Conseil œcuménique des Églises, à Genève, leurs bureaux se côtoient: l’archiprêtre Mikhail Goundiaev, représentant du Patriarcat de Moscou (à g.), et l’archevêque Job de Telmessos, représentant du Patriarcat de Constantinople. Image: Lucien Fortunati

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Difficile d’imaginer, en voyant ces deux-là, que leurs Églises sont sur le point de provoquer un schisme au sein du monde orthodoxe! Le Patriarcat de Moscou a beau avoir gelé, il y a deux semaines, les relations avec celui de Constantinople, leurs représentants à Genève assurent l’un et l’autre que leurs relations à eux sont excellentes. D’ailleurs, l’archiprêtre Mikhail Goundiaev et l’archevêque Job de Telmessos continuent d’occuper des bureaux voisins au sein du Conseil œcuménique des Églises, qui regroupe les principales dénominations chrétiennes en quête d’unité et en dialogue avec le Vatican. Pour rappel, c’est à l’invitation de ce même World Council of Churches que le pape François est venu en visite, en juin, dans la Cité de Calvin.

Mais derrière les sourires cordiaux, les positions paraissent irréconciliables. Moscou reproche à Constantinople, «maison mère» de toutes les Églises orthodoxes européennes, la décision d’octroyer bientôt à l’Ukraine le droit d’avoir une Église «autocéphale», c’est-à-dire séparée de la Russie et reconnue par le reste du monde orthodoxe.

Voilà qui laisse perplexe l’archiprêtre russe Mikhail Goundiaev. «En réalité, l’Église orthodoxe d’Ukraine, qui est liée depuis des siècles au Patriarcat de Moscou, est déjà totalement autonome et réunit des Ukrainiens de tous bords car elle s’efforce de ne pas être récupérée par l’un ou l’autre courant politique», nous dit-il dans son bureau genevois. «Nous sommes choqués de voir que Constantinople a donné suite à la requête clairement antirusse introduite par le dissident Philarète (ndlr: patriarche autoproclamé de Kiev) et appuyée agressivement par le gouvernement et le parlement ukrainiens. On les entend déjà évoquer des expropriations de monastères, de cathédrales, d’églises!»

Casse-tête ukrainien

Autre son de cloche, évidemment, du côté de l’archevêque Job de Telmessos, qui défend la démarche du «Patriarcat œcuménique» basé à Istanbul (anciennement Constantinople). L’Église mère entend réunifier les fidèles ukrainiens au sein d’une seule Église orthodoxe nationale, eux qui sont aujourd’hui éclatés entre trois Églises: celle restée loyale à Moscou (qui compte le plus de fidèles), celle qui s’est proclamée indépendante après l’effondrement de l’Union soviétique et celle, plus petite, qui s’était séparée depuis encore plus longtemps.

«Si l’autocéphalie avait été proclamée immédiatement après l’indépendance de l’Ukraine en 1991, on aurait pu éviter trente années d’un schisme douloureux et nuisible», se désole cet archevêque né au Canada d’un père ukrainien et d’une mère québécoise. Il rappelle qu’une lettre demandant l’autocéphalie avait été signée par «tous les évêques de l’Église orthodoxe d’Ukraine (liée au) Patriarcat de Moscou». C’est le refus russe, précise-t-il, qui a créé la dissidence.

«Une dissidence très minoritaire, relativise l’archiprêtre Mikhail Goundiaev. Demandez-vous pourquoi tant d’Ukrainiens n’ont pas choisi de quitter leur Église, liée à Moscou mais autonome.» Certes, mais pourquoi avoir balayé la requête des évêques? «L’Ukraine vivait des temps incertains, l’épiscopat était sous pression. On n’octroie pas l’autocéphalie dans la précipitation! Cela leur a été expliqué calmement et la plupart ont compris, ils ne sont pas partis…»

L’archiprêtre russe s’étonne aussi de voir Constantinople envoyer ses «exarques» en Ukraine pour préparer l’autocéphalie avec ceux qui ont fait sécession, sans tenir compte du désaccord de l’Église officielle. «Dans le monde orthodoxe, il revient au patriarche de Constantinople d’octroyer l’autocéphalie, mais en accord avec l’ensemble des autres patriarches!» Bref, Moscou lui reproche de se prendre pour un pape catholique.

À l’inverse, l’archevêque Job de Telmessos rappelle que le patriarche de Constantinople a bel et bien la primauté sur les autres et que les Églises orthodoxes ne sont pas une simple fédération comme c’est le cas chez les protestants.

Surtout, Job de Telmessos brandit un argument historique: il assure que c’est à titre temporaire que Constantinople a confié – en 1686! – l’administration des territoires de Kiev à l’Église russe. Le Patriarcat œcuménique n’y a donc jamais renoncé, martèle l’archevêque canadien. C’est donc tout naturellement qu’il veille sur ses fidèles en les aidant à retrouver l’unité. Ce que Moscou, d’ailleurs, n’a pas fait…

Inquiétude genevoise

À Genève, le Conseil œcuménique des Églises observe cette crise avec inquiétude. Qu’arrivera-t-il si le patriarche de Kiev, une fois reconnu par Constantinople, demandait à être représenté à Genève? L’Église russe claquera-t-elle la porte du Conseil œcuménique des Églises? Or, à elle seule, elle regroupe la moitié des chrétiens orthodoxes! Un schisme aurait des conséquences géopolitiques considérables. Et aussi, il briserait, au Grand-Saconnex, un si charmant voisinage. (24 heures)

Créé: 01.10.2018, 09h35

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