Opération «Moncloa», la réponse de Moscou à l’affaire Skripal

PiratageDes hackers ont révélé les dessous de la mise à l’écart d’un militaire espagnol prorusse par une organisation de contre-influence basée à Londres.

Des hackers mettent au jour des réseaux d'influence obscurs à l'échelle internationale.

Des hackers mettent au jour des réseaux d'influence obscurs à l'échelle internationale. Image: LAURENT_GUIRAUD

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Opération «Moncloa». Un nom qui sonne comme un titre de film. Ce n’en est pas un, mais tous les ingrédients pour bâtir un bon scénario sont là. Selon des documents mis en ligne le 5 novembre dernier par un groupe baptisé Anonymous, la Grande-Bretagne aurait orchestré, en juin dernier, une campagne d’influence (opération «Moncloa») pour empêcher le colonel Pedro Baños, connu pour ses sympathies prorusses, d’être nommé au poste de directeur de la Sécurité nationale de l’Espagne. Un épisode de cyberguerre qui donne un aperçu des actions menées par les acteurs de la nouvelle guerre froide à l’ère digitale. Après sa mise à l’écart au profit de Miguel Ángel Ballesteros, un général de brigade initié aux rouages de l’OTAN, Pedros Banos, avait lui-même affirmé que c’était des médias agissant «au profit de forces étrangères et obscures» qui avaient réussi à faire capoter sa nomination.

Des groupes très réactifs

Les informations rendues publiques par les hackers mettent désormais en lumière le rôle joué par l’ONG Integrity Initiative pour faire échouer cette nomination. Ils attestent de l’existence «d’un réseau d’hommes politiques, d’hommes d’affaires, de responsables militaires, d’universitaires et de journalistes qui comprennent la menace que représente la désinformation russe pour les pays occidentaux et qui peut être mobilisés pour influencer la politique». Des groupes très réactifs («clusters») seraient ainsi opérationnels en France, en Allemagne, en Grèce, en Italie, en Lituanie, au Monténégro, aux Pays-Bas, en Norvège, en Serbie, en Espagne et au Royaume-Uni et d’autres seraient en cours de constitution à travers le monde et notamment en Suisse. Les Anonymous ont sans doute bénéficié d’un petit coup de pouce du Kremlin pour braquer les projecteurs sur le dispositif déployé dans toute l’Europe par cette organisation pro-atlantique. Avant que les médias alternatifs ne diffusent les documents récupérés par les hackers, les médias russes ont été parmi les premiers à divulguer l’existence de l’opération «Moncloa». «C’est sans doute la réponse de Moscou à l’affaire Skripal et à la divulgation de l’identité de certains de ses agents», confie un diplomate européen sous couvert d’anonymat.

Sur son site internet, Integrity Initiative ne cache pas être un outil d’influence et de contre-influence dans la «guerre» contre Moscou. Le texte de présentation est explicite: «Nous sommes un réseau de personnes et d’organisations de toute l’Europe. […] Notre travail consiste à attirer l’attention sur les actions extrêmement hostiles et agressives d’acteurs de la désinformation, comme le Kremlin et ses différents mandataires. […] Nos membres préfèrent généralement rester anonymes. […] Le réseau est coordonné depuis le Royaume-Uni. Nous ne sommes pas un organisme gouvernemental, mais nous travaillons avec des ministères et des organismes gouvernementaux qui partagent nos objectifs». Selon les Anonymous, Integrity Initiative serait ni plus ni moins qu’un «service d’information secret à grande échelle». Jeudi, l’agence de presse russe Sputnik a affirmé avoir enquêté sur l’affaire et découvert que cette ONG était elle-même rattachée à une organisation contrôlée par le MI5.

Une cible: Theresa May

Pour le Suisse Stéphane Koch, expert en e-réputation et en cybermenaces, ces révélations n’ont rien de surprenant. «Cela montre que tous les États, pas seulement la Russie, développent des stratégies d’influence», explique-t-il. Que celles-ci soient relayées par des ONG financées par des gouvernements fait, selon lui, partie du jeu. En revanche, impossible d’identifier les hackers qui se cachent derrière les Anonymous. «Plusieurs groupes aux objectifs totalement différents peuvent se dissimuler derrière ce nom», affirme Stéphane Koch. L’exploitation des données techniques peut être trompeuse. «Aujourd’hui, le grand jeu consiste à se faire passer pour un autre. C’est devenu un outil géopolitique. Il faut analyser et recontextualiser pour arriver à se faire une idée», ajoute-t-il.

Une chose est sûre, les révélations sur l’opération «Moncloa» visent clairement à mettre le gouvernement britannique et Theresa May en difficultés. Le 4 décembre dernier, le député travailliste Chris Williamson a réclamé une enquête publique complète sur les activités de l’organisation Integrity Initiative qui a reçu plus de 2,76 millions de dollars de financement de l’État depuis début 2017. L’affaire pourrait prendre un tour beaucoup plus politique. Joint par téléphone, le parlementaire, s’interroge sur les agissements de cette organisation qui a été également impliquée dans une campagne de dénigrement du parti travailliste et de son dirigeant Jeremy Corbyn. Aujourd’hui, il réclame des comptes, jugeant «inacceptable l’ingérence du gouvernement britannique dans la politique intérieure d’autres démocraties» ainsi que son soutien à des opérations «de dénigrement de l’opposition». ()

Créé: 16.12.2018, 14h29

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