«Qu’attend-on pour faire démissionner Krähenbühl?»

Nations UniesNatif de Genève et enfant de Prangins, le patron de l’UNRWA est sur un siège éjectable.

Autour de Pierre Krähenbühl, accusé d’abus de pouvoir dans un rapport interne, deux têtes viennent de tomber, son adjointe et son chef du personne. «Sa démission à lui, je l’imagine imminente», analyse l’ancien ambassadeur suisse 
François Nordmann.

Autour de Pierre Krähenbühl, accusé d’abus de pouvoir dans un rapport interne, deux têtes viennent de tomber, son adjointe et son chef du personne. «Sa démission à lui, je l’imagine imminente», analyse l’ancien ambassadeur suisse François Nordmann. Image: Keystone

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«Mais si c’était faux, il y aurait eu un démenti formel dans les vingt-quatre heures! Je ne comprends pas pourquoi Antonio Guterres, le secrétaire général de l’ONU, n’a pas encore réclamé la démission du commissaire général Pierre Krähenbühl (ndlr: patron suisse de l’UNRWA, l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés palestiniens). Cela n’a que trop duré!» L’ancien ambassadeur suisse François Nordmann n’y va pas par quatre chemins: les accusations de népotisme et d’abus de pouvoir révélées lundi par la chaîne Al Jazeera «ne se fondent pas sur de simples rumeurs, mais sur un rapport interne rédigé par le bureau d’éthique de cette agence sur la base de nombreux témoignages.» Bref, l’affaire est entendue.

«Ce rapport a été remis à Antonio Guterres en décembre. Combien de temps faut-il pour vérifier ces accusations documentées? Notez bien qu’à Berne, le Conseil fédéral en a pris connaissance et a tout de suite suspendu ses contributions financières (ndlr: après l’article d’Al Jazeera). Les Pays-Bas et la Belgique ont fait de même. Autour de Pierre Krähenbühl, deux têtes viennent de tomber: son adjointe et son chef du personnel. Sa démission à lui, je l’imagine imminente», décrypte celui qui dirigea les Missions diplomatiques de notre pays auprès de l’ONU – à New York puis à Genève – et qui fut également à la tête de la Direction des organisations internationales du Département des affaires étrangères.

«Les faits allégués sont avérés, malheureusement, d’après mes contacts au sein de l’UNRWA. Et cela, depuis trois ans au moins», confie Riccardo Bocco, professeur à l’IHEID et fin connaisseur de cette agence onusienne. «Apparemment, la conseillère spéciale de Pierre Krähenbühl, sa maîtresse, aurait elle aussi présenté sa démission, mais ce n’est pas encore officiel. À Amman, en Jordanie, on craint pour la sécurité des démissionnaires, car les employés palestiniens sont furieux. On peut les comprendre: ce scandale en haut lieu, ce sont les Palestiniens qui risquent d’en payer le prix.»

Compte à rebours

L’affaire, rappelons-le, tombe au plus mal. Dans un mois se tient à New York la session annuelle de l’Assemblée générale de l’ONU, au cours de laquelle sera débattue la poursuite des activités de l’UNRWA pour un nouveau mandat de trois ans, de 2020 à 2023. Or, les États-Unis, qui couvraient environ un tiers de son budget, ont retiré en 2018 leur soutien à cette agence et prônent désormais son démantèlement. L’administration Trump, alignée sur le gouvernement Netanyahou, estime qu’il ne faut pas maintenir les Palestiniens dans l’idée qu’ils pourraient un jour retourner sur le territoire actuellement en Israël.

«Je ne pense pas que l’existence en soi de l’UNRWA soit en jeu, car beaucoup d’États sont conscients que sa disparition déboucherait sur un chaos généralisé (ndlr: l’agence est en charge des écoles, des soins médicaux et de l’aide alimentaire pour environ 5,4 millions de Palestiniens au Moyen-Orient). Je m’attends plutôt à un énième plan de réforme, qui pourrait réduire le nombre de bénéficiaires ou limiter les services, au risque de déstabiliser ces populations et leurs États hôtes, craint le professeur Bocco. Même une réduction du personnel, cela toucherait les 30'000 employés locaux, qui en moyenne ont chacun cinq bouches à nourrir!»

Bref, l’affaire Krähenbühl fournit des cartouches aux ennemis de l’UNRWA. «Il faut espérer qu’elle soit réglée avant l’Assemblée générale de l’ONU en septembre, poursuit-il. Peut-être Antonio Guterres tente-t-il de construire d’ici là une alliance de pays donateurs. Ceux-ci, sans doute, posent leurs conditions. Le secrétaire général pourrait donc faire durer le suspense autour des conclusions de l’enquête afin de se donner encore un peu de temps pour négocier. En attendant, il a déjà flanqué Pierre Krähenbühl d’un adjoint intérimaire: Christian Saunders, un homme d’expérience qui connaît cette agence de l’intérieur.»

Une agence en déclin?

Parlant sous couvert de l’anonymat, un ancien de l’UNRWA se demande tout de même, lui, si la communauté internationale n’est pas en train de lâcher progressivement l’agence. «La nomination en 2014 de Pierre Krähenbühl, ce Suisse venant de l’humanitaire plutôt que de la diplomatie ou de la politique, n’indique-t-elle pas que les grands pays donateurs n’étaient plus disposés à se battre pour diriger une agence qui ne leur paraissait plus prestigieuse? Le processus d’Oslo étant mort, rien de prometteur ne pouvait en venir! Quant à son adjointe, elle n’a pas été choisie comme d’habitude parmi les diplomates américains. Bien avant Trump, le canal direct avec Washington était rompu. Pierre Krähenbühl n’a même pas été soutenu par la Suisse, le conseiller fédéral Ignazio Cassis critiquant le rôle de l’UNRWA…»

Cette analyse convainc peu François Nordmann. «Après les propos de Cassis, le Conseil fédéral a réaffirmé son soutien à l’Agence pour les réfugiés palestiniens. La contribution pour 2019, elle avait été versée quand Berne a annoncé la suspension. Ce n’est donc pas l’activité de l’UNRWA qui est visée. Enfin, l’humanitaire Krähenbühl, face à la crise financière, a obtenu le soutien de grands pays donateurs qui ont compensé le retrait des États-Unis. Il n’était pas isolé.»

Créé: 07.08.2019, 08h28

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