«Vladimir Poutine et ses amis, c'est comme la mafia italienne»

RussieAlexeï Navalny ne pourra pas se présenter à la présidentielle. Mais l’opposant multiplie les attaques contre le chef du Kremlin. Interview exclusive.

Alexeï Navalny ne se compare pas aux dissidents soviétiques.

Alexeï Navalny ne se compare pas aux dissidents soviétiques. "Ils étaient isolés. Aujourd'hui, les gens nous soutiennent. Nous représentons des milliers de citoyens." Image: Sebastian Bolesch / LENA

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Régulièrement emprisonné, Alexeï Navalny, 41 ans, leader des manifestations contre Vladimir Poutine, n’a pas été autorisé à se présenter en raison d’une condamnation judiciaire. Connu pour ses enquêtes sur la corruption des élites, l’avocat a appelé à boycotter l’élection et, le jour du scrutin, à traquer les fraudes dans les bureaux de vote.

Que ferez-vous le 18 mars, dimanche de la présidentielle?

Je prévois de travailler au centre que nous allons mettre en place à Moscou pour observer le scrutin et dénoncer les fraudes dans les bureaux de vote. Mais la police, très souvent, s’ingère dans mes projets… Le 28 janvier, jour de ma manifestation anti-Kremlin, j’ai été arrêté puis vite libéré. Depuis, je suis poursuivi pour avoir organisé ce rassemblement. À tout moment, la justice peut me convoquer et m’incarcérer pour trente jours. J’ai déjà été détenu plusieurs fois pendant quelques heures et devais être convoqué lundi au tribunal pour un possible emprisonnement. Mais la convocation a été repoussée. Aucune nouvelle date ne m’a été donnée. Le Kremlin n’a sans doute pas encore décidé si je devais être libre ou en prison le jour de la présidentielle…

Votre femme et vos enfants vous demandent-ils parfois d’arrêter cette vie d’opposant?

Je ne me compare pas aux dissidents soviétiques. Ils étaient isolés. Aujourd’hui, les gens nous soutiennent. Je sais que, face au Kremlin, je suis du bon côté et que nous représentons des millions de citoyens désireux d’une vie meilleure en Russie. Bien sûr, je ne pourrais pas mener cette vie d’opposant sans un fort soutien familial. Ma femme est même plus radicale que moi! L’attitude de mes enfants varie. Le week-end dernier, nous sommes allés ensemble au cinéma. Nous étions visiblement bien suivis et mes enfants s’amusaient à deviner qui étaient les agents en charge de me surveiller.

Pour soutenir votre candidature à la présidentielle, vous avez ouvert 84 permanences à travers le pays. Que deviendra cette structure après la présidentielle?

Pour la première fois en Russie, nous avons créé un mouvement de masse. Avec des activistes unis contre le régime du Kremlin et pour un développement du pays à l’européenne. Dans certaines villes où le pouvoir assure recevoir 85% des votes, nous avons organisé des manifestations mobilisant plus de monde que les rassemblements orchestrés par les maires! Nous devons conserver cette structure qui, de fait, est celle d’un parti même si les autorités m’ont empêché à six reprises de l’enregistrer. Hélas, ce serait trop cher de maintenir ces 84 permanences. Nous prévoyons d’en garder 25. Notre programme restera le même: pour mettre fin au régime autoritaire, il faut rendre le système judiciaire indépendant, réduire les pouvoirs du président, renforcer ceux du parlement, assurer la liberté de la presse. Pour communiquer, nous n’avons pas accès aux moyens traditionnels: pas de journal, pas de télévision, pas de parti. Il nous reste donc les nouvelles technologies, notamment YouTube que les autorités ne peuvent pas encore bloquer. Autre force: notre financement par une multitude de donneurs (plus de 10 000), sans un seul sponsor principal ni un seul canal unique de financement. Le Kremlin ne peut donc pas tout geler d’un coup et nous empêcher de poursuivre notre travail.

La corruption de Poutine est très spécifique. Il n’a pas de valise avec du cash. Mais il a un réseau d’amis dont les propriétés sont les siennes

Après la présidentielle, Ksenia Sobtchak, l’une des candidates d’opposition, veut créer un nouveau parti libéral. Souhaitez-vous la rejoindre?

(Rires) Son action politique est hypocrite. Elle est un soldat de Poutine qui travaille pour lui dans cette présidentielle. En Russie, l’opposition est capable d’obtenir 30% des voix dans les grandes villes. Mais, pour mieux nous affaiblir, le Kremlin s’arrange pour n’autoriser aux élections que les petites formations et les petits candidats capables d’obtenir un ou deux pour cent. Cela lui permet de montrer que l’opposition existe mais qu’elle reste marginale. C’est ce qui se passe aujourd’hui avec les candidatures à la présidentielle de Ksenia Sobtchak et de Grigori Iavlinski qui, dans les faits, ne disent rien contre le Kremlin. Je ne veux donc pas m’unir à eux après le vote même si, par le passé, nous étions ensemble sur les estrades des manifestations.

Êtes-vous prêt à défendre les opposants tatars de Crimée qui, refusant l’annexion par la Russie, sont réprimés?

Bien sûr. C’est leur droit de ne pas reconnaître l’annexion. Je l’ai déjà dit: l’unification de la Crimée à la Russie était illégale. C’était facile à faire. Sortir de cette situation aujourd’hui est beaucoup plus difficile. Mon organisation défend tous ceux qui sont réprimés. Ils sont de plus en plus nombreux car la Russie devient un pays de plus en plus autoritaire, un régime où le président se veut monarque à vie avec les pouvoirs absolus. La répression s’intensifie. Lisez le dernier rapport de l’ONG Agora sur les atteintes aux libertés sur internet en Russie: en 2017, il y a eu en moyenne une fois tous les huit jours une peine d’emprisonnement contre des gens poursuivis parfois pour un simple «post» ou «like». Nous considérons comme prisonniers politiques tous ces gens persécutés pour leurs opinions.

Si vous étiez président, quelle serait votre politique en Syrie?

La Russie aurait dû joindre la coalition internationale contre Daesh et limiter sa participation militaire sur le terrain. Des citoyens russes, de Tchétchénie et du Daghestan, vont en Syrie pour combattre, dans les faits, la coalition internationale et la Russie. Aujourd’hui, la participation russe à ce conflit paraît absurde et négative. Pourquoi soutenons-nous Assad? Aux yeux de la plupart des musulmans russes, c’est un conflit entre chiites et sunnites dans lequel nous avons pris parti pour les chiites alors que la majorité des musulmans en Russie sont sunnites. Cela a conduit à la radicalisation de notre propre communauté musulmane. Nous devrions tout faire pour que nos citoyens n’aillent plus là-bas et ne pas participer à ce conflit étrange que personne, Russes ou Américains, ne peut gagner car l’ennemi change tout le temps. Et nous ne devrions pas parler avec Assad, dirigeant illégitime qui terrorise son peuple et utilise des armes chimiques contre lui. C’est un terroriste.

Président, lèveriez-vous l’embargo russe sur les importations agroalimentaires occidentales décidé en 2014 par le Kremlin en réponse aux sanctions américaines et européennes contre Moscou?

Ces sanctions russes affectent d’abord les Russes. Elles affaiblissent notre économie car leur seul effet est la hausse des prix des produits alimentaires dans nos magasins. Les Européens n’ont presque rien perdu à cause de cet embargo. Certaines de nos entreprises agroalimentaires ont certes profité de la situation pour se développer mais, au final, il n’y a rien de positif. A priori, c’est simple de sortir de ces sanctions car elles sont liées non pas à la situation en Crimée mais au conflit dans l’est de l’Ukraine. Pour mettre fin à la guerre dans le Donbass, il faut appliquer les accords de paix de Minsk. Vladimir Poutine doit donc faire ce qu’il a écrit dans ces accords: retirer les troupes, rendre la frontière à l’Ukraine.

Avez-vous regardé le récent discours à la nation de Vladimir Poutine?

Cela m’a rappelé 1984 lorsque, jeune pionnier soviétique, je voyais le pays lutter contre les États-Unis. On nous montrait les armes capables de menacer les États-Unis. Je préfère rire de ce flash-back! À l’époque, la propagande anti-occidentale était convaincante. Mais ce que nous a montré Poutine dans son discours était ridicule: non pas des armes réelles, mais des armes virtuelles, images de synthèse d’ordinateur. Bien sûr la Russie doit conserver et moderniser son arsenal nucléaire car, comme par le passé, c’est une garantie de la sécurité mondiale. Mais, avec ses vidéos, Poutine ne lutte pas aujourd’hui contre l’extension de l’Otan. Il tente en fait de résoudre des problèmes de politique intérieure en créant une hystérie de politique extérieure. Tous les leaders autoritaires dans le monde recourent à cette échappatoire dès qu’ils sont confrontés à des problèmes économiques! Cela s’inscrit dans le message anti-occidental que Poutine développe depuis 2009 à des fins de politique intérieure.

Vous avez publié de nombreuses vidéos-enquêtes sur des cas de corruption au sommet, utilisant des informations difficilement accessibles sans une source bien placée dans les services secrets. Profitez-vous des luttes de clans au sein de ces structures pour obtenir des informations?

Les services de sécurité ne sont pas un seul bloc. À l’intérieur, certains comprennent d’ailleurs que la Russie est gouvernée par un petit groupe de magnats corrompus qui volent sans fin, sont devenus millionnaires et gardent beaucoup d’argent à l’étranger. Mais, pour nos enquêtes, nous n’avons pas besoin de leurs sources. La corruption est tellement évidente en Russie qu’il n’est pas difficile d’enquêter. Il suffit de le vouloir. Le premier ministre Dmitrï Medvedev a lui-même reconnu qu’un rouble sur cinq dans les transactions d’achats publics disparaît dans la corruption… Cela représente, chaque année, près de 100 milliards de dollars! Toutes nos enquêtes se basent à 99% sur des informations accessibles au public et à partir des images que n’importe qui peut filmer depuis le ciel. Nos drones peuvent en effet facilement survoler des zones a priori interdites, comme au-dessus de la résidence de Dmitrï Medvedev. Ils volent trop vite pour qu’on leur tire dessus.

Préparez-vous une vidéo-enquête sur Vladimir Poutine lui-même?

C’est une information secrète! Nous ne commentons jamais à l’avance ce que l’on va publier. Mais toutes nos vidéos-enquêtes sorties jusque-là ciblent en fait Poutine car elles concernent tous ses amis. La corruption de Poutine est très spécifique. Il n’a pas de valise avec du cash. Mais il a un réseau d’amis et d’intermédiaires dont les propriétés sont en fait ses propriétés à lui. Sans oublier les filles et gendre de Poutine… Difficile de dire qui, dans ce groupe, est le plus riche. C’est comme la mafia italienne: une grande famille… (24 heures)

Créé: 08.03.2018, 08h00

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