A Abu Dhabi, le bruit de la F1 couvre les plaintes en prison

Droits humainsLe Grand Prix de Formule 1 d’Abu Dhabi se déroule dimanche. Derrière le bling bling qui attire politiciens et hommes d’affaires, une réalité moins reluisante.

A. Mansoor: primé à Genève, en prison à Abu Dhabi.

A. Mansoor: primé à Genève, en prison à Abu Dhabi. Image: DR

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Il s’appelle Ahmed Mansoor, en 2015 il avait reçu à Genève le Prix Martin Ennals, une distinction qui récompense chaque année un défenseur des droits humains. Ahmed Mansoor est un avocat qui documentait depuis 2006 l’état des libertés civiles aux Émirats arabes unis, mais le 20 mars 2017, ses activités se sont brutalement arrêtées. Embarqué par la police, il a ensuite été accusé d’«avoir insulté le statut et le prestige des Émirats arabes unis et leurs symboles» et «publié des fausses informations qui portent atteinte à la réputation» de l’État fédéral. En mai dernier, il écopait pour ces charges de dix ans de prison.

Jusqu’à son arrestation, Ahmed Mansoor était considéré comme l’un des derniers militants des droits humains à oser critiquer publiquement les autorités émiriennes. Il a rejoint ainsi le sort de nombreux autres activistes qui gonflent les prisons de ce petit pays, lequel affiche le plus haut taux de prisonniers politiques par habitant. En 2013, 94 Émiriens critiques, accusés de complot contre l’État, ont été jugés au cours d’un procès qualifié de «farce» par Amnesty International, qui suit de près le dossier, et d’autres ONG.

Que se passe-t-il donc dans les coulisses de ces Émirats arabes unis où l’argent coule à flots, où la vitrine qu’est Dubaï attire des touristes et des businessmen du monde entier, et où Abu Dhabi et son Grand Prix de F1, qui se déroulera dimanche, font accourir des VIP, y compris nos élus genevois?

Panique de Printemps

Il faut remonter à 2008, avec la crise financière qui n’épargne pas les pays du Golfe, pour comprendre comment s’est amorcée la dérive hypersécuritaire de l’État. «Pendant des décennies, le vieux contrat social assuré par la rente pétrolière a permis d’éviter au régime émirien des mouvements de rue à grande échelle. Mais les affaires de corruption, l’absence de responsabilité démocratique des dirigeants, et la nature toujours plus coercitive de l’État ont fini par agacer les classes éduquées», explique Joe Odell, de l’ONG International Campaign for Freedom in the UAE à Londres, pour le compte du Middle East Eye, observatoire du monde arabe basé aux États-Unis. En 2011, alors que le Printemps arabe bat son plein, des intellectuels et des avocats, liés à Al-Islah («réforme», en arabe), une organisation islamiste qui fait du travail social, proche de l’idéologie des Frères musulmans, réclame publiquement des réformes institutionnelles: l’établissement d’une assemblée nationale élue, et dotée de réels pouvoirs.

Des étudiants et des hommes d’affaires soutiennent le mouvement. La revendication n’a rien à voir avec les incendies allumés à Bahreïn et ailleurs dans le monde arabe. Mais en guise de réponse, le régime, effrayé par le contexte global, persuadé que la stabilité du pays est en danger, va s’enfermer dans la spirale de la répression: rafles, détentions arbitraires, torture, procès expéditifs, introduction d’une loi envoyant tout critique du régime en prison, on sort l’artillerie lourde pour tuer des mouches. Une répression toujours d’actualité, mais bien cachée.

Un musée en trompe-l’œil

Le bruit des moteurs du Grand Prix d’Abu Dhabi, entré sur le circuit de la F1 depuis 2009, couvre les plaintes en prison, tout comme servent d’autres instruments mis en place par le «soft power» émirien pour accroître son rayonnement international. F1, tennis, golf, le sport en est un vecteur important. Mais il n’est plus le seul, à l’image du «Louvre Abu Dhabi», inauguré en grande pompe par Emmanuel Macron il y a tout juste un an, célébré comme «une ouverture libérale» et «un rapprochement des cultures». Pour le politologue Alexandre Kazerouni, expert des pays du Golfe, il n’en est rien: ce musée est au contraire le parfait symbole de l’exclusion des classes moyennes opérée par le régime, car dès sa conception, les populations locales ont été écartées du projet, explique-t-il dans «Le Miroir des cheiks» (PUF, 2017). La cause? Le pouvoir grandissant des classes moyennes, aspirant à davantage de libertés, terrifie le régime.

Enfin, faut-il lire l’affaire comme un nouveau symptôme d’un État pris de paranoïa sécuritaire? La justice émirienne a condamné mercredi à la prison à vie un jeune étudiant britannique, Matthew Hedges, accusé de s’être livré à des activités d’espionnage pour le compte du MI6, les renseignements britanniques. Accusations grotesques, selon Londres, qui menace de répercussions. Pour éviter la crise diplomatique, Abu Dhabi étudie une «solution à l’amiable».

Créé: 23.11.2018, 17h34

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