L'affaire Khashoggi, une carte maîtresse dans le jeu d'Erdogan

Diplomatie Le président turc surfe sur ce thriller géopolitique. Pour en tirer quels avantages?

Le président Erdogan va révéler «toute la vérité» sur le meurtre du journaliste Jamal Khashoggi, ce mardi, à son parlement.

Le président Erdogan va révéler «toute la vérité» sur le meurtre du journaliste Jamal Khashoggi, ce mardi, à son parlement. Image: REUTERS/KEYSTONE

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Il l’a promis: ce mardi devant le parlement turc, le président Recep Tayyip Erdogan doit révéler «toute la vérité» sur le meurtre du journaliste Jamal Khashoggi, commis au début du mois d’octobre au consulat saoudien d’Istanbul. Confirmera-t-il les tortures infâmes et la décapitation décrites dans les médias grâce à des fuites en cascade?

Détruira-t-il la nouvelle version avancée ce week-end par Riyad, qui déplore une opération «non autorisée», résultat d’une «rixe» mortelle et d’une tentative de dissimulation dont le pouvoir n’était «pas informé»? Quel sera le rebondissement du jour, alimentant ce thriller qui tient en haleine le monde entier? Force est de constater que les autorités turques, orchestrant les fuites avec brio, ont mis en difficulté le prince héritier saoudien, Mohammed ben Salmane, et même Donald Trump. Mais au fond, pour quoi faire?

Une certitude d’abord: le président Erdogan fait tout pour affaiblir le prince «MBS» (comme tout le monde le surnomme) et briser la «romance» entre Washington et Riyad. La Turquie a souffert de l’influence saoudienne au Moyen-Orient. Ankara n’apprécie guère le soutien du royaume wahhabite à l’Égyptien Abdel Fattah al-Sissi, qui a renversé en 2013 le pouvoir des Frères musulmans. Le président turc est tout aussi fâché du blocus contre le Qatar, l’un de ses alliés, imposé depuis plus d’un an. «Au Moyen-Orient, on voit rivaliser actuellement deux blocs d’influence: d’une part le groupe d’Astana, au sein duquel la Russie, la Turquie et l’Iran tentent de s’entendre, d’autre part les pays sunnites emmenés par l’Arabie saoudite, c’est-à-dire l’Égypte, les Emirats arabes unis ou le Koweït», observe Jean Marcou, titulaire de la chaire Méditerranée et Moyen-Orient à Sciences Po Grenoble. «La Turquie d’Erdogan voudrait pousser le roi Salmane à modérer son fils.»

Bref, si le président turc met à ce point la pression sur Riyad et Washington, c’est qu’il espère en tirer avantage. «C’est surtout du côté des États-Unis qu’il faut regarder», assure le chercheur. Donald Trump, qui a d’abord jugé «crédible» la nouvelle version saoudienne concernant le meurtre de Khashoggi, a ensuite paru changer de discours, dénonçant «des mensonges» et des explications qui «partent dans tous les sens». Suite à ces propos, le président turc s’est entretenu dans la nuit de dimanche à lundi avec son homologue étasunien. Et ce lundi, la presse turque a directement impliqué MBS dans le meurtre du journaliste saoudien, affirmant que le chef du commando a contacté plusieurs fois le directeur du bureau du prince juste après l’assassinat.

Qu’est-ce qui a poussé le président Trump à «lâcher» le prince saoudien, alors qu’il l’avait toujours soutenu? «Vous remarquerez que le pasteur Andrew Brunson, de l’Église évangélique presbytérienne, a été libéré il y a dix jours, lui qui était détenu depuis deux ans en Turquie, note Jean Marcou. Le timing est parfait pour Washington, à l’heure où la présidence cherche à mobiliser l’électorat évangélique pour les élections législatives du 2 novembre. Les États-Unis vont-ils à présent lever les sanctions économiques imposées à la Turquie après la sentence contre le pasteur?»

Coup double

L’enjeu est crucial pour Erdogan, car l’économie turque va très mal. À tel point que certains observateurs se demandent si le président ne met pas la pression sur Riyad dans l’espoir, là aussi, d’obtenir des avantages économiques.

Mais pour Jean Marcou, ce qui obsède le président turc, c’est la présence de milices kurdes au nord de la Syrie, particulièrement à l’ouest de l’Euphrate. «Les États-Unis avaient promis que les combattants kurdes se retireraient de la ville de Manbij, laissant place à des patrouilles turco-américaines. Erdogan a redit la semaine dernière que si Washington ne tenait pas parole, il enverrait ses troupes!» Bref, l’affaire Khashoggi est une aubaine pour le président turc. Cela lui a fourni un levier considérable, note Jean Marcou. «Et redoré son image! Le voici dans le même camp que les Européens!»


La Suisse ne stoppera pas les exportations d’armes

L’affaire Khashoggi ne laisse pas le parlement suisse indifférent. La gauche est très remontée et martèle une nouvelle fois qu’il faut arrêter toute exportation d’armes vers l’Arabie saoudite. «On sait depuis longtemps que ce pays n’est pas un État démocratique, tonne le conseiller national Carlo Sommaruga (PS/GE). Le Conseil fédéral se cache en disant que la Suisse n’y exporte que des pièces de remplacement et des armes de poing pour des personnes privées.» Outre l’interdiction d’exportation d’armes, le conseiller national souhaite que l’on gèle les avoirs des tueurs de Khashoggi et surtout de ceux qui ont commandité l’exécution.

Lisa Mazzone (Verts/GE) estime qu’il faut «une réaction politique forte à de telles atteintes aux droits humains et aux libertés fondamentales». Elle va donc redéposer lors de la prochaine session parlementaire la motion des Verts qui demandait une interdiction d’exportation d’armes vers les pays engagés dans la guerre du Yémen. Elle avait été rejetée en février par le National.

À droite, on ne souhaite pas prendre de mesures précipitées. Werner Salzmann (UDC/BE), le président de la Commission de la politique de sécurité du Conseil national, demande qu’on attende d’abord la fin de l’enquête pour savoir ce qui s’est passé à Istanbul. «Plus généralement, ce n’est pas parce qu’il y a un attentat dans un pays que cela implique de stopper immédiatement l’exportation d’armes.» Sa vice-présidente, Ida Glanzmann-Hunkeler (PDC/LU), estime que la commission pourra en discuter lors de sa prochaine séance. «Mais ce n’est pas au parlement d’agir en première ligne. Le Conseil fédéral doit le faire si besoin est. Je trouve très bien que Ueli Maurer s’interroge sur le bien-fondé de se rendre en Arabie saoudite l’an prochain en tant que président de la Confédération.» Elle fait aussi remarquer que la Suisse, dans ce genre d’affaires, doit toujours faire une pesée des intérêts. «Des entreprises suisses travaillent en Arabie.»

Le Secrétariat d’État à l’économie souligne d’emblée que les exportations d’armes à destination de l’Arabie saoudite sont «quasi bloquées» depuis 2009. Tout ce qui pourrait être utilisé comme arme offensive dans la guerre du Yémen est refusé. Selon les dernières statistiques, la Suisse a exporté depuis le début de l’année des armes pour 2,4 millions en Arabie saoudite. Le principal pays d’exportation est l’Allemagne (73,4 millions). Si Berlin a annoncé dimanche suspendre ses ventes à Riyad, il reste peu probable que la Suisse change sa pratique et restreigne ses exportations. En revanche, elle ne va pas assouplir les règles en la matière, comme le souhaitait le Conseil fédéral. Le Conseil national a dit non lors de la dernière session parlementaire, en septembre. Il est fort probable que le Conseil des États lui emboîte le pas en décembre prochain.

Arthur Grosjean (24 heures)

Créé: 22.10.2018, 22h27

Jamal Khashoggi

Sommet saoudien déserté

Ce mardi s’annonçait festif à Riyad. Les plus grands noms de la planète étaient attendus au Future Investment Initiative, un sommet organisé par le pouvoir saoudien. Mais depuis l’affaire Khashoggi, c’est la débandade à Riyad. Politiciens, entrepreneurs, médias, les annulations tombent de toutes parts. Du côté suisse, le patron d’ABB, Ulrich Spiesshofer, renonçait vendredi
à se rendre en Arabie saoudite. Sa décision suivait celle du CEO de Credit Suisse, Tidjane Thiam. Certains, comme Dara Khosrowshahi (CEO d’Uber) ou Richard Branson (Virgin), réfléchissent même à y geler certains projets d’investissements. Même le WEF réagissait négativement lundi au fait que ce sommet soit qualifié de «Davos
du désert». O.W.

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