L’Égypte se prépare à une parodie d’élection

Proche-OrientLa présidentielle qui débute lundi reconduira Abdel Fattah al-Sissi. Il a écarté tous ses adversaires.

Le président égyptien Abdel-Fatah al-Sissi

Le président égyptien Abdel-Fatah al-Sissi Image: Charles Platiau / AP

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Dans le vacarme de cette rue d’Ismaïlia qui borde le canal de Suez, il faut tendre l’oreille pour entendre les paroles de ce commerçant qui se tient devant sa droguerie, vide de clients. L’homme a volontairement baissé la voix pour prononcer ces mots, qui pourraient paraître anodins: «Je ne suis pas contre Sissi, mais je ne suis pas pour non plus.» Lundi, malgré les injonctions des présentateurs des télévisions progouvernementales, malgré les camions chargés d’enceintes hurlantes qui passent dans les rues pour appeler à voter, cet homme n’ira pas tremper son index dans l’encre violette. «Pourquoi j’irais voter? On connaît déjà le résultat. Mon vote ne va rien changer. J’aurais espéré avoir une élection avec beaucoup de candidats. Là, on a juste le président qui est partout et un type dont on n’a jamais entendu parler.»

Moussa Mustafa Moussa, chef du petit parti libéral Ghad, qui a toujours soutenu le président Sissi, a bouclé son dossier deux heures avant la clôture officielle du dépôt des candidatures. Dans son bureau du centre-ville du Caire, il répète qu’il n’est «pas un ennemi du président», il salue les succès de Sissi, et refuse tout débat à la télévision. On a vu adversaire plus encombrant.

«À l’époque de Moubarak, l’humour voulait qu’on raconte que la situation était similaire à un match de foot, avec deux équipes, mais que seul le président avait le droit de marquer des buts. Aujourd’hui, pour reprendre cette analogie, on dirait plutôt que c’est un match avec un seul joueur sur le terrain: Sissi», estime un professeur de sciences politiques qui, pour la première fois, demande, lui aussi, à garder l’anonymat.

Répression totale

Au mois de janvier, les Égyptiens ont assisté, incrédules, à l’élimination scrupuleuse de chacun des candidats déclarés. Responsable de l’ONG égyptienne de défense des libertés ECRF, Mohamed Lofty se souvient de ces semaines intenses: «On ne s’attendait pas à ce niveau de répression et surtout qu’elle touche à ce genre de profils.» L’ancien premier ministre de Moubarak, Ahmed Chafiq, candidat malheureux à la présidentielle de 2012 (48% des voix), a été détenu dans un hôtel de luxe, privé de son téléphone portable, jusqu’à ce qu’il annonce son retrait de la course. L’ancien chef d’état-major Sami Anan, un poids lourd du Conseil suprême des forces armées (CSFA), qui a géré le pays de 2011 à 2012, a été arrêté par des hommes masqués alors qu’il se trouvait dans sa voiture. Il est toujours détenu dans une prison militaire, tout comme son principal soutien, Hisham Geneina, chantre de l’anticorruption. Bilan final: deux candidats en prison et trois qui jettent l’éponge en dénonçant un climat de terreur.

La presse aux ordres

«Les autorités n’ont pas essayé de sauvegarder les apparences en termes de transition vers la démocratie ou d’élection plus ou moins libre. C’est très démoralisant de voir une élection dans ce contexte, où l’on s’attaque aux candidats qui auraient pu faire en sorte qu’il y ait un peu de compétition», poursuit Mohamed Lofty. Malgré une chute de popularité indéniable en raison des douloureuses réformes économiques et de la chute de la valeur de la livre égyptienne, le président aurait été en mesure de l’emporter selon nombre d’observateurs, même lors d’une élection libre.

Pour un diplomate français en poste au Caire, «Sissi gère le pays comme une caserne et ne se préoccupe absolument pas de politique ou de diplomatie». Toutes les têtes qui dépassent sont immédiatement punies. Les ONG estiment qu’il y a au moins 60 000 prisonniers politiques en Égypte. Et la presse doit être aux ordres. Au cours des dernières semaines, dix-huit journalistes ont été arrêtés. «Moataz Wadnan a été kidnappé par la police, puis torturé par électrocution dans un centre de la sécurité nationale», explique Ezzat Ghoneim, l’avocat du journaliste du Huffington Post Arabic arrêté le 16 février. Quelques jours après cet entretien, l’avocat a lui aussi été arrêté et violenté par les forces de sécurité, accusées depuis des années de graves violations des droits humains. Dans le même temps, les portraits du président ont fleuri partout dans la capitale et un écran géant diffuse les discours du raïs sur la place Tahrir et encourage les Égyptiens à honorer leur droit de vote. Mais dans ces conditions, les bureaux devraient rester déserts, et l’abstention atteindre des records.

Créé: 26.03.2018, 08h06

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