La campagne présidentielle tunisienne s’annonce mouvementée

TunisieAvec un favori en prison, un premier ministre en difficulté et un candidat islamiste, l’élection du 15 septembre paraît incertaine.

Le premier ministre tunisien Youssef Chahed doit faire face aux critiques et aux conflits internes de son propre parti.

Le premier ministre tunisien Youssef Chahed doit faire face aux critiques et aux conflits internes de son propre parti. Image: AFP

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Ils seront donc 26, dont deux femmes. La liste définitive des candidats à l’élection présidentielle du 15 septembre a été dévoilée samedi. Ce second scrutin à suffrage universel direct depuis la révolution, qui se déroule dans un contexte économique précaire, a déjà fait l’objet de plusieurs rebondissements avant même le début de la campagne lancée dimanche à minuit. Le premier choc a été la mort du président Béji Caïd Essebsi, 92 ans, le 25 juillet. Mohamed Ennaceur, président de l’Assemblée des représentants du peuple, assure l’intérim pendant nonante jours et doit avancer l’élection présidentielle initialement prévue en novembre. En conséquence, elle aura lieu avant les élections législatives du 6 octobre.

Le parti musulman démocrate Ennahdha, première force parlementaire, doit alors revoir sa stratégie. Il n’envisageait pas de présenter un candidat à la présidentielle, l’objectif étant d’obtenir la présidence de l’Assemblée. «La mort de notre président nous a placés face à un problème tactique important: nous ne pouvions pas aller aux législatives sans aller à la présidentielle. Nos concurrents auraient occupé le terrain en notre absence», explique Ridha Driss, membre du bureau exécutif. Le parti islamiste a finalement choisi de présenter Abdelfattah Mourou. À 71 ans, ce membre fondateur d’Ennahdha, considéré comme «modéré», peut rassembler au-delà de son parti.

Campagne en prison

Il n’est pourtant pas le favori. Ce rôle échoit à Nabil Karoui, magnat de la publicité et propriétaire d’une chaîne TV. À 56 ans, il a gagné en popularité grâce à des actions caritatives menées depuis des années dans les régions marginalisées. En tête des sondages depuis plusieurs mois, l’homme d’affaires controversé parcourt un chemin semé d’embûches. En juin, le parlement a voté des amendements de la loi électorale visant à exclure la candidature de toute personne ayant exercé des activités interdites aux partis politiques (charité, publicité politique…) un an avant l’élection. Ce nouveau texte aurait dû empêcher la candidature de Nabil Karoui, sauf que le président ne l’a pas promulgué avant sa mort. Cependant vendredi 23 août, l’homme d’affaires est arrêté dans le cadre d’une plainte pour blanchiment d’argent et fraude fiscale. Nabil Karoui commence donc la campagne électorale en prison.

Chômage à 15%

«L’instance n’interfère pas dans les affaires judiciaires. Toutefois, une question se pose: comment un candidat à la présidentielle peut-il mener sa campagne électorale alors qu’il est en prison?» s’est interrogé samedi Nabil Baffoun, président de l’Instance supérieure indépendante pour les élections (Isie). Alors que la plainte pour blanchiment d’argent date de 2017, l’arrestation de Nabil Karoui, à trois semaines du premier tour, a surtout soulevé une polémique sur l’empiétement du pouvoir exécutif sur le judiciaire. La cible des critiques est Youssef Chahed, premier ministre et candidat au poste suprême. Selon ses détracteurs, le chef du gouvernement, en perte de vitesse, chercherait à écarter ses plus sérieux concurrents. Celui-ci affirme n’être pour rien dans cette affaire qui «relève du droit commun». Mais sa baisse dans les sondages depuis plusieurs mois donne du grain à moudre. Les Tunisiens se lassent d’attendre une amélioration économique alors que le chômage dépasse 15% et la croissance atteint difficilement 1,2% au premier semestre.

Candidats dispersés

Pour ce scrutin, Youssef Chahed doit, en plus, faire face au dispersement de sa famille politique dite «moderniste». Au moins sept candidats – dont Youssef Chahed lui-même – ont appartenu au parti Nidaa Tounes, fondé par le président défunt pour s’opposer à Ennahdha.

Les islamistes ne devraient pas être les seuls à profiter de cet éparpillement attendu des voix. Car une autre candidate, Abir Moussi, fait beaucoup parler d’elle depuis des mois. Qualifiée de populiste, terme qu’elle rejette, cette ancienne membre du Rassemblement constitutionnel démocratique du dictateur Ben Ali veut changer la Constitution. Fervente opposante à l’islam politique, elle souhaiterait que la justice dissolve le parti Ennahdha et rêve de voir Ben Ali, exilé en Arabie saoudite depuis 2011, rentrer au pays.


Un candidat en Suisse à l’assaut d’un deuxième siège

Il y a quelques jours, Adel Mejri a troqué son costume de défenseur des droits de l’homme et de formateur contre celui de candidat aux élections législatives tunisiennes qui auront lieu le 6 février prochain, entre les deux tours des présidentielles. Habitué à sillonner les couloirs du Palais des Nations à chaque session du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, il n’a jamais fait mystère de son engagement au sein du mouvement Ennahdha et de sa proximité avec son candidat Abdelfattah Mourou. Ce biologiste de formation, âgé de 53 ans, père de trois enfants, est arrivé en Suisse en 1997, où il a bénéficié du statut de réfugié politique. Son engagement syndical lui a valu de se retrouver sur la liste noire du régime Ben Ali. Il y a trois semaines, à l’issue d’élections internes au mouvement Ennahdha, Adel Mejri a été désigné avec la Bruxelloise Rabeb Ben Letaeif pour porter les couleurs du parti islamiste dans la circonscription des Tunisiens de l’étranger qui couvre une partie de l’Europe et la Suisse. Deux sièges sont à pourvoir. Aux dernières élections, Ennahdha en a obtenu un. Adel Mejri a été envoyé à l’assaut du deuxième siège. L’élection de Rabeb Ben Letaeif, qui figure en première position, ne devrait pas poser de problème, mais cela s’annonce plus compliqué pour Adel Mejri. «Si les autres partis se divisent et que les voix se dispersent, j’ai une chance», explique-t-il. Ennahdha sait qu’il peut rallier de nouveaux électeurs. Adel Mejri jouit d’une excellente réputation. Son engagement au service des droits de l’homme et notamment des prisonniers politiques, sa bonne connaissance des mécanismes onusiens et son imposant carnet d’adresses font de lui le challenger idéal pour décrocher la timbale. «Ces élections sont importantes pour la Tunisie. Le pays est sur le bon chemin. Il faut poursuivre la transition politique en votant. Je suis optimiste», explique-t-il. Seul bémol porté à cet enthousiasme: l’économie. «Le vrai défi est celui du développement. L’attente des gens est énorme. Nous n’aurons pas la stabilité si nous n’arrivons pas à bâtir une économie durable», prévient-il.

Alain Jourdan

Créé: 01.09.2019, 19h08

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