Talibés, l’enfance sacrifiée

Grand angleAu Sénégal, des milliers de mômes grandissent dans la misère d’écoles coraniques. Regard inédit

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Ce qui l’a frappée en pénétrant dans son premier daara (école coranique), c’est la misère et le bourdonnement des interminables psalmodies ânonnées par des gosses entassés par dizaines dans des pièces insalubres et vides. Chose rarissime, notre reporter photo Chantal Dervey a pu pénétrer ce printemps dans quelques-uns de ces lieux habituellement hermétiques aux objectifs, à M’Bour au Sénégal. Elle a approché le quotidien calamiteux des talibés, ces enfants confiés à des marabouts, autorités religieuses très respectées. Aux côtés de la Fondation Sentinelles, la photographe a marché plusieurs jours dans les pas de ces Africains à l’enfance sacrifiée.

Aurore après aurore, ces milliers de mômes âgés entre 3 et 18 ans, récitent inlassablement des versets du Coran, livre sacré écrit dans une langue qu’ils ne comprennent pas. Dans ces écoles, on n’enseigne pas, on étouffe. La spontanéité, la curiosité, le souffle de l’enfance sont réprimés, parfois dans une violence que l’on se garde bien de laisser voir aux regards extérieurs. Seules les marques laissées par les coups de ceinture sur les peaux vaguement couvertes de haillons rappellent que chaque verset mal récité peut devenir synonyme de correction.

«Il y a énormément de daaras au Sénégal, impossible d’en tenir le compte car elles ne sont pas référencées, raconte Christiane Badel, présidente de Sentinelles, qui a lancé en 2001 ses premiers programmes d’aide aux enfants des écoles coraniques. La grosse problématique c’est que contrairement aux écoles ou crèches publiques, qui font l’objet de directives strictes, le daara c’est de l’informel. Il n’y a aucun contrôle de l’État et cela donne lieu à des dérives extraordinaires.»

Conditions de vie misérables, absence d’hygiène et de soins médicaux, maltraitance en sont les exemples les plus flagrants. Tout comme la mendicité imposée à ces élèves lâchés aux quatre vents, offerts à tous les dangers dans les rues poussiéreuses des cités. «On les envoie mendier non seulement pour qu’ils assument leur pitance journalière, mais aussi pour qu’ils ramènent des sous au marabout, raconte Christiane Badel. On leur fixe un montant et s’ils ne l’atteignent pas ils sont souvent battus.» L’écuelle tendue à la charité publique réunit pêle-mêle aliments, objets hétéroclites et pièces de monnaie. Des dizaines de milliers d’enfants sont ainsi exploités sous couvert d’éducation.

Porte d’entrée

Dans sa mission de secours à la dignité humaine, Sentinelles s’est glissée progressivement dans les daaras pour tenter d’améliorer le sort des talibés. «Pour ce faire, il nous fallait une porte d’entrée. Nous nous sommes d’abord engagés à dispenser des soins médicaux, retrace la présidente. Par ce biais nous avons pu engager le dialogue avec des marabouts. Peu à peu on a proposé de l’alphabétisation et plusieurs marabouts en ont été enchantés car ils ont compris que cela ne nuisait pas à l’apprentissage du Coran.» De fil en aiguille, l’organisation est aussi parvenue à scolariser des talibés à l’école publique (à ses frais) tout en étirant son action vers toujours plus de daaras. «On fait signer des contrats clairs aux marabouts: ils s’engagent à ne pas pratiquer de maltraitance ou d’abus. On prévient qu’ils seront dénoncés en cas de rupture. Du coup les enfants sont moins dans la rue, ont moins de temps pour mendier. À terme, nous espérons pouvoir nous retirer de certains daaras pour en aider d’autres.»

Qu’en pensent les parents de ces gamins? Beaucoup n’ont même plus de contacts avec cette progéniture confiée tantôt par aspiration à une éducation religieuse stricte, tantôt pour s’alléger d’une bouche à nourrir. Sont-ils conscients des conditions de vie de leur enfant? C’est probable: «Quand on s’élève contre la rigueur de cette éducation, on nous répond systématiquement que les talibés doivent apprendre que la vie est dure et qu’ils seront ainsi mieux préparés à ce qui les attend.»

Le travail de surveillance et de sensibilisation mené par Sentinelles s’intègre dans un large combat que les autorités commencent à mener. «Des règlements sont en train d’être mis en place, salue Christiane Badel. Il émerge aussi une volonté de l’État sénégalais qui s’implique dans la création de daaras modernes, qui ressembleraient à des pensionnats où l’on n’enseigne pas uniquement le Coran. Mais avec la condition que les parents s’engagent davantage en payant quelque chose.» (24 heures)

Créé: 04.08.2018, 10h08

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