«L’après-Mugabe, c’est mal parti. Ne soyez pas dupes!»

ZimbabweLe remuant Evan Mawarire n’est pas rassuré par la chute de l’autocrate. Invité à Genève, il appelle à la vigilance.

Image: Lucien Fortunati

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Enveloppé dans le drapeau du Zimbabwe, il laisse éclater toute sa frustration. Pasteur et activiste, Evan Mawarire ne se doutait vraiment pas, en postant sa vidéo en 2016, qu’il serait à l’origine d’un vaste mouvement de contestation et contribuerait ainsi à la chute, le 21 novembre dernier, du vieil autocrate Robert Mugabe, mis à l’écart du pouvoir par son propre régime. Trois mois après ce tournant historique, le pays a-t-il pris résolument le chemin de la démocratie?

Invité à Genève, il y a peu, pour le «Sommet mondial pour les droits de l’homme» organisé par un collectif d’ONG, le leader du mouvement #ThisFlag ne cache pas son inquiétude.

Comment vivez-vous ces moments historiques?
Mes émotions sont contradictoires. Je suis absolument soulagé que Robert Mugabe – désastre du Zimbabwe - aie dû lâcher le pouvoir. Mais après l’euphorie, comment ne pas remarquer que les personnes aux commandes de la transition sont les mêmes qui lui avaient permis de rester si longtemps en place?

Le nouveau président, Emmerson Mnangagwa, dit bien tout ce qu’il faut pour rassurer la communauté internationale. D’abord lors de son investiture, ensuite en Suisse lors du World Economic Forum à Davos. Il a promis des élections libres et équitables, déclaré le Zimbabwe ouvert aux investisseurs, invité les fermiers blancs à revenir au pays…

Mais ce même Mnangagwa fut vice-président de Mugabe et occupa la tête de l’appareil sécuritaire national responsable de tant d’enlèvements, de tortures et de meurtres. Et il faudrait lui faire confiance? Quand «le crocodile» vous invite à dîner, vous craignez naturellement de finir dans l’assiette!

Que révèlent les premières décisions de l’après-Mugabe?
La première grande déception est arrivée très vite: le président tient un discours rassembleur mais il n’a pas formé de gouvernement d’unité nationale. C’est un cabinet ZANU (ndlr: parti de Mugabe). Il a pris pour vice-président l’ancien chef de l’armée. Quant au ministre des Affaires étrangères, c’est le général qui a annoncé le coup d’État militaire contre Mugabe!

Dans la rue, je le reconnais, la parole s’est un peu libérée. La semaine dernière j’ai participé à une manifestation sur Africa Unity Square, la célèbre place de la capitale Harare, où il était autrefois impossible de protester sans être immédiatement arrêté. Or, nous avons réclamé ouvertement que la lumière soit faite sur la mystérieuse disparition en 2015 du journaliste Itai Dzamara, enlevé par cinq hommes alors qu’il était chez le coiffeur, près de son domicile. Nous n’avons pas été inquiétés par la police.

Par contre, quand le président s’est rendu à un service commémoratif des massacres perpétrés dans les années 1980 contre la population Ndebele, des jeunes venus réclamer justice ont été enlevés par des soldats et torturés. Les lois de Mugabe autorisant ce genre de répression sont toujours en vigueur!

Par ailleurs, même si Mnangagwa a dit que la diaspora aurait le droit de vote, les Zimbabwéens ne pourront pas participer à l’élection présidentielle cet été…

Le grand test, ce sera donc cet été, lors de la présidentielle?
Le test a déjà commencé! Les listes électorales sont en cours de consitution. Où sont les observateurs pour veiller à ce que le processus soit transparent et fiable? Qui s’assure d’un accès équitable aux moyens de communication pour tous les candidats? Qui vérifie que personne n’est victime d’intimidation?

Lors des dernières élections, Emmerson Mnangagwa avait brigué un siège au parlement… sans succès! Ce n’est pas franchement un candidat très populaire. Il va falloir être attentif à toute tentative de manipulation du vote… pendant que le président se pose en démocrate sur les réseaux sociaux. Ne vous laissez pas duper!

L’opposant historique Morgan Tsvangirai vient de mourir. Laisse-t-elle le Zimbabwe sans alternative politique?
Paradoxalement, la disparition de Tsvangirai, aussi triste soit-elle, ne tombe pas à un mauvais moment pour l’opposition. Cela pourrait permettre l’émergence de son poulain, Nelson Chamisa, un jeune quadragénaire extrêmement charismatique. Je le crois capable de sortir de l’apathie une jeunesse qui constitue 65% de l’électorat.

La chute de Zuma à la tête du puissant voisin sud-africain est-elle une bonne nouvelle pour vous?
Absolument! Il y a un effet miroir entre les deux pays. Son successeur à la présidence, Cyril Ramaphosa, est plus rassembleur, plus pragmatique. Et son accession au pouvoir est le fruit du ras-le-bol populaire. Il pourrait voir d’un bon œil la démocratisation au Zimbabwe voulue par la rue (ndlr: contrairement à Zuma qui semblait ne vouloir que la stabilité régionale). Dans nos deux pays, les gens semblent avoir enfin appris cette leçon: il ne suffit pas de porter au pouvoir les libérateurs. Il faut toujours veiller à ce que personne ne l’accapare. Je veux croire que nous nous sommes réveillés et n’avons plus peur! (24 heures)

Créé: 08.03.2018, 19h56

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