«À Genève, il faut trouver une solution pour les éléphants»

BiodiversitéL’animal sera au cœur des débats cette semaine. Vera Weber, présidente de la Fondation Franz Weber, explique pourquoi.

Selon Vera Weber, 20'000 à 30'000 éléphants sont victimes chaque année du braconnage.

Selon Vera Weber, 20'000 à 30'000 éléphants sont victimes chaque année du braconnage. Image: VQH

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Ce mammifère symbolise à lui seul l'Afrique. L'éléphant reste pourtant extrêmement menacé. Du 17 au 28 août, son sort sera en discussion à Genève lors de la 18ème Conférence de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction (CITES). Trente ans après la première réunion sur la question, rien n'est acquis selon Vera Weber.

Les éléphants, c’était un combat de votre père?
Il y a exactement trente ans, en 1989, notre fondation a participé pour la première fois à Lausanne à la CITES. L’éléphant d’Afrique avait été sauvé de l’extinction lors de cette conférence. Mais mon père s’était déjà engagé dans les années septante pour les éléphants.

Il existe un consensus général dans la population pour la sauvegarde des éléphants. Pourquoi revient-on là-dessus?
Le grand public est acquis à la cause. Pourtant, 20'000 à 30'000 éléphants sont victimes chaque année du braconnage. La demande d’ivoire perdure, en Asie, mais aussi en Europe. En Suisse, vous pouvez trouver des objets en ivoire d’éléphants chez les antiquaires, on vous montrera des documents qui attestent de leur ancienneté, un ivoire pré-Convention ou avant 1947, donc légal. Parfois c’est vrai, mais il est très facile de vieillir l’ivoire et on procède rarement à des vérifications car les tests scientifiques sont très coûteux.

Ce printemps, le Botswana a en partie levé l’interdiction de chasser l’éléphant. Il dit que les animaux sont trop nombreux. A-t-il raison?
Non, il y a de moins en moins d’éléphants en Afrique. L’éléphant est une espèce migratoire et ne connaît donc pas de frontières. Je reviens du parc national de Chobe au Botswana. Le matin, les éléphants s’y lèvent, traversent la rivière, se retrouvent l’après-midi en Zambie et passent la soirée au Zimbabwe. Ils n’appartiennent pas à un pays. Donc souvent, ils sont comptés à double voire à triple.

Les paysans botswanais se plaignent des dégâts sur leurs cultures.
Les Botswanais avec qui j’ai parlé sur place bénéficient d’un tourisme de qualité en forte augmentation, et ce grâce – entre autres – aux éléphants. Les conflits viennent du fait que l’homme envahit l’habitat des éléphants ou coupe les corridors migratoires. Pour éviter ces conflits, il existe toute une panoplie de mesures non létales pour faire reculer les éléphants, par exemple les ruches d’abeilles. L’ancien président, Ian Khama, était un fervent protecteur des éléphants. Son successeur, Mokgweetsi Masisi, veut par contre rouvrir la chasse aux trophées sur 400 éléphants par an d’un côté, et de l’autre faire abattre environ 80'000 individus pour réduire la population. Ce serait un carnage qui entraînerait forcément un boycott de la part des touristes. Les sommes payées par les chasseurs de trophées iraient grossir les poches de fonctionnaires et d’entremetteurs au lieu d’aller directement à la population locale. Actuellement, les éléphants sont très tranquilles au Botswana. On peut les approcher sans problème, ils savent qu’ils y sont en sécurité. Mais si on les tire, ils deviendront agressifs et cela créera de terribles conflits hommes-éléphants.

Certains critiquent l’ingérence des pays européens dans la gestion des éléphants.
La grande majorité des pays africains demandent la protection des éléphants et l’interdiction totale du commerce de l’ivoire. Mais l’Union européenne ne veut parler qu’avec les pays dont elle comprend la politique, comme l’Afrique du Sud, le Zimbabwe ou la Namibie.

Vous demandez l’interdiction totale du commerce de l’ivoire. Certains, au contraire, disent qu’une légalisation tuerait la contrebande.
Chaque fois qu’il y a eu des ventes légales d’ivoire, le braconnage a augmenté. Vous ouvrez une faille, la demande explose, les contrebandiers en profitent pour blanchir l’ivoire illégal. Le Kenya, le Gabon et le Sri Lanka ont détruit leur stock dans un geste politique courageux. Pour eux, l’ivoire n’a de valeur que sur les éléphants qui le portent. Autre problème, les stocks nationaux sont mal gardés, parfois volés. C’est pourquoi nous demandons leur destruction ou en tout cas une meilleure gestion.

Vous demandez aussi que le transfert d’éléphants se fasse vers des destinations appropriées.
Actuellement, 35 bébés éléphants au Zimbabwe, qui ont été brutalement arrachés à leur mère, attendent d’être envoyés dans des zoos à Dubaï, au Pakistan, en Chine. Ils y meurent en général. Alors, on va en capturer d’autres. C’est d’une cruauté sans nom. Nous demandons que ces transferts se fassent uniquement entre réserves africaines, en évitant tout impact négatif sur les populations.

Qu’attendez-vous des débats à Genève?
Je pense qu’il n’y aura pas de véritable consensus. En 2007, les délibérations ont duré des nuits entières et le consensus avait été très mauvais pour les éléphants, avec certes un moratoire de neuf ans, mais précédé d’une vente d’ivoire unique et l’autorisation de le vendre en Chine, ce qui a fait exploser le braconnage. Par ailleurs, pour faire passer une proposition, il faut la majorité des deux tiers des pays, c’est énorme.

Une fois votée, la décision est-elle contraignante?
Elle l’est. Et ce serait un signal fort pour tous que le commerce de l’ivoire soit interdit une bonne fois pour toutes.

Êtes-vous confiante en l’avenir de l’espèce?
Il y a une prise de conscience concernant l’extinction de masse des espèces. On ne peut plus se voiler la face. Comment peut-on encore, en 2019, débattre sur le commerce d’espèces menacées d’extinction? Si nous ne sommes pas capables de sauver l’animal le plus symbolique de l’Afrique, comment pourrons-nous sauver les autres?

Créé: 12.08.2019, 06h57

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Quatre propositions sur la table

L’Afrique compte aujourd’hui environ 415 000 éléphants contre 3 à 5 millions au début du XXe siècle. Leur sauvegarde, ces prochaines années, dépendra de la force du consensus obtenu à Genève.

Un éléphant africain est victime de braconnage… toutes les quinze minutes! Il y a tout juste trente ans, en 1989, la conférence des parties à la CITES décidait d’inscrire toutes les populations d’éléphants d’Afrique à l’Annexe I de sa Convention. Cette annexe regroupe les espèces dont la survie est la plus compromise et en interdit le commerce. Après un répit d’une dizaine d’années, le Botswana, la Namibie et le Zimbabwe ont obtenu en 1997, l’Afrique du Sud en 2000, le déclassement de leurs populations d’éléphants à l’Annexe II, qui autorise un commerce réglementé. Ces quatre pays ont pu ainsi vendre leurs stocks d’ivoire en deux fois, soit 60 tonnes en 1999 au Japon, et 102 tonnes en 2008 à la Chine et au Japon. Le braconnage qui s’est ensuivi a réduit d’un tiers, entre 2007 et 2014, le nombre d’animaux.

La 18e Conférence des parties à la CITES – qui a lieu du 16 au 28 août à Genève – réunit les délégués scientifiques de 183 pays, mais aussi des agences de l’ONU, des organisations intergouvernementales comme Interpol et des ONG. Quatre propositions pour améliorer la protection de l’espèce sont sur la table. Elles émanent de la Coalition pour l’éléphant d’Afrique (CEA) qui inclut 32 pays africains. La CEA veut réinscrire à l’Annexe I les éléphants qui sont actuellement à l’Annexe II. Elle demande aussi de fermer tous les marchés nationaux d’ivoire, de mieux gérer les stocks d’ivoire des États et de restreindre l’exportation des animaux vivants capturés dans la nature. Observateur officiel au sein de la CITES, la Fondation Franz Weber soutient toutes ces propositions. V.L.

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