Lagos, ton univers impitoyable

Grand angleLa ville compte déjà plus de 20 millions d’habitants et ne cesse de grandir. L’urbanisation y est une des plus rapides au monde. Cette croissance folle laisse les pauvres au bord du chemin

Lagos, entre chaos urbain et modernité architecturale.

Lagos, entre chaos urbain et modernité architecturale. Image: AFP

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La mégapole du Nigeria, monstrueuse et fascinante, s’étend entre un morceau de continent et un ensemble d’îles reliées entre elles par d’immenses ponts. Dans les rues, des tricycles jaunes motorisés et des minibus qui trimbalent leurs passagers, se fraient un passage, à coups de klaxons, entre de profondes ornières gorgées d’eau, les étals des marchés et une foule en mouvement constant. Au milieu du vacarme et des embouteillages, des gamins mendient ou lavent les pare-brise des voitures, des vendeurs agitent les chargeurs de portables, casquettes, savons et biscuits qu’ils proposent. Bienvenue dans le chaos tentaculaire de Lagos.

La population africaine (1,2 milliard d’habitants) pourrait doubler d’ici à 2050. Lagos est sans doute le meilleur exemple d’un continent qui s’urbanise et connaît une croissance démographique exponentielle. La capitale économique du Nigeria compterait déjà plus de 20 millions d’habitants. Une estimation. Les chiffres ne sont pas vérifiables, et la ville grandit trop vite pour compter. Chaque jour plusieurs centaines de nouvelles personnes débarquent d’autres régions du pays, pour tenter leur chance dans la cité de tous les possibles.

«Cela ne fait que commencer. Le Nigeria se développe, et tout est à construire», dit Paul Onwuanibe, depuis la terrasse de son appartement, au 11e étage d’un luxueux immeuble. «Notre site s’étend sur 600 mètres le long du front de mer. C’est une zone encore peu développée, avec un potentiel énorme», explique le directeur du groupe d’investissement Landmark, en charge de l’ambitieux projet immobilier qui s’étend à ses pieds, dans le prolongement du centre d’affaires de la ville. Le site accueille déjà un restaurant japonais «fusion», un Hard Rock Café dont la terrasse, bordée de palmiers et agrémentée d’une piscine, donne sur la mer, et une salle de réception qui peut accueillir 4000 personnes. Bientôt y pousseront aussi des appartements haut de gamme, des bureaux, un cinéma, un centre commercial… Un investissement de 250 millions de dollars.

«On espère, à terme, atteindre 1 milliard de dollars, dit Paul Onwuanibe. Lagos est la plus grande ville d’Afrique de l’Ouest et sa population est jeune. Cela signifie qu’il y a ici de plus en plus de personnes ambitieuses qui ont besoin de lieux de vie, de travail et de loisirs. Nous leur offrons la possibilité de tout trouver au même endroit.» Avec, en prime, la vue sur l’océan.

Les promoteurs rêvent déjà Lagos en futur Dubaï de l’Afrique. Mais la ville manque de tout: d’accès à l’eau potable et à l’électricité, de services de transports, d’hôpitaux, de parcs. Et surtout de place. Pour tenter de gagner un peu d’espace, des marécages ont été asséchés. Un projet fou a même ensablé l’océan pour construire des gratte-ciel sur une péninsule artificielle où le prix du mètre carré est parmi les plus élevés du continent. «Pour faire face à la pénurie de terres, la seule solution viable sera de construire en hauteur», estime Lateef Sholebo, un urbaniste rentré au pays après plus de vingt ans passés à Los Angeles, devenu directeur de l’agence de renouveau urbain de l’Etat de Lagos (LASURA). «L’autre principal défi est de fournir des logements abordables pour la population», dit-il. Actuellement, 70% des habitants de Lagos vivraient dans des bidonvilles. Les quelques projets pilotes de construction d’habitations à loyers modérés se sont révélés trop chers pour être répétés à grande échelle à travers la ville. «Les institutions publiques ne disposent pas de suffisamment d’argent pour ces projets, déplore Lateef Sholebo. Nous essayons donc de mettre en place des partenariats public-privé.»

Flaques saumâtres

Le Nigeria – qui dispute à l’Afrique du Sud la place de première économie du continent – vient de sortir péniblement d’une période de récession. Le gouvernement veut relancer la croissance, notamment grâce à de grands projets d’infrastructures. L’Etat, qui s’est longtemps montré totalement absent, tente de combler les failles. Mais la corruption gangrène les institutions. Et dans une ville où se conjuguent pression démographique et rareté de la terre, construire des immeubles à faible rendement n’est pas la priorité des investisseurs.

Les terres le long de la lagune sont particulièrement convoitées. Les bidonvilles qui la bordent, amas de maisons de bois sur pilotis aux toits de tôle rouillée et de ruelles jonchées d’ordures et de flaques saumâtres, ne cadrent pas avec l’image que les autorités aimeraient donner de la ville. Les pêcheurs, les «ramasseurs de sable» et autres petites mains qui y vivent, souvent depuis plusieurs générations, sont devenus gênants.

Mégacité futuriste

«Ces communautés riveraines se trouvent sur une terre de choix où les promoteurs voudraient voir pousser des hôtels cinq étoiles, dit Samuel Akinrolabu, un activiste membre de la Fédération des bidonvilles et habitats informels. Le gouvernement veut faire de Lagos une mégacité futuriste, mais les politiques mises en place visent à se débarrasser des pauvres. Les vendeurs à la sauvette ont été interdits d’exercer, des petits commerces, jugés illégaux, ont été détruits: de quoi sont censés vivre ces gens?»

Les autorités estiment que ces quartiers insalubres sont un obstacle à l’utilisation économique optimale du front de mer, et sont propices au développement d’activités criminelles qui génèrent une insécurité. «C’est absurde, s’emporte Samuel Akinrolabu. Expulser des familles sans solution de relogement, détruire leurs moyens de subsistance, cela ne peut que créer plus de pauvreté, et donc plus de criminalité.» Plusieurs milliers de familles ont déjà été expulsées. «Les bulldozers sont arrivés, entourés de policiers et d’autres hommes armés. Ils ont tiré des coups de feu et lancé des gaz lacrymogènes pour nous forcer à partir, raconte Beatrice Ake, une grand-mère qui habitait dans le bidonville d’Otodo Gbame, détruit en avril 2017. Nos maisons ont été incendiées, tout a été rasé sans qu’on ne puisse rien emporter.»

La communauté avait pourtant tenté de résister. Des manifestations ont eu lieu, un procès a été engagé. Mais malgré une décision de justice interdisant la destruction, les habitants n’ont pas fait le poids. Assise devant un brasero où elle fait fumer du poisson, Beatrice Ake contemple l’avenir avec pessimisme. «Mon mari ne peut plus pêcher car son bateau a aussi été détruit, dit-elle. Notre fils travaillait avec lui. C’était ça qui nous permettait de vivre, de payer les frais de scolarité des enfants.» La famille a été recueillie par des proches, dans un autre bidonville au bord de l’eau. Chaque jour, la vieille femme craint de voir les bulldozers resurgir. «On ne veut plus de nous ici, se lamente-t-elle. Mais où veut-on qu’on aille?» À Lagos, la justice sociale n’est pas une priorité et la ville, tel un ogre, avale dans sa croissance folle les plus faibles de ses habitants.

(24 heures)

Créé: 12.01.2018, 17h05

Le Nigeria dans la littérature

Le Nigérian Chinua Achebe (1930-2013) est l’un des plus grands écrivains africains du XXe siècle. On lui doit un des premiers best-sellers du continent: Le Monde s’effondre, 1958. Il y décrit le mode de vie de la société Ibo, une des principales ethnies du Nigeria avant et pendant la colonisation britannique.

Chimamanda Ngozi Adichie Écrivaine, féministe, elle est le fer de lance d’une nouvelle génération d’auteurs nigérians à succès née au début des années 2000. Son roman Americanah (2015) a été traduit dans des dizaines de langues (chez Gallimard pour l’édition française). Elle y conte une histoire d’amour moderne entre deux Nigérians immigrés, parsemée d’humour et de touches personnelles, entre les États-Unis, le Nigeria et le Royaume-Uni.

Chigoze Obioma Les Pêcheurs, Éditions de l’Olivier. Ce roman, qui mêle histoire familiale et histoire politique récente du Nigeria, sur fond de tragédie, a été finaliste du très prestigieux Booker Prize en 2015.

Quelques autres références: Lucy Mushita (Chinongwa, Actes Sud, 2012), Leye Adenle (Lagos Lady, Métailié, 2016), Chinelo Okparanta (Le Bonheur, comme l’eau, Editions Zoé, 2015). P.H.

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