«Le régime érythréen s’ouvre... pour mieux se maintenir au pouvoir!»

Corne de l'AfriqueLa paix signée avec l’Éthiopie à Asmara entraînera-t-elle une transition démocratique? Espoir et doutes dans la diaspora.

Le premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, et le président érythréen, Isaias Afwerk.

Le premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, et le président érythréen, Isaias Afwerk. Image: Reuters

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«Il était temps! L’Éthiopie a signé lundi la fin de la guerre avec l’Érythrée… dix-huit ans après les accords de paix conclus à Alger. Bien sûr, c’est positif pour toute la région de la Corne de l’Afrique. Mais pour nous, Érythréens, la question est maintenant de savoir si cela débouchera sur la fin de la répression dans notre pays», confie à Genève la jeune activiste Veronica Almedom, qui a grandi en Suisse. Membre de la commission fédérale des migrations, elle s’interroge: «Mon pays d’origine va-t-il en finir avec la conscription illimitée et laisser les jeunes gens retourner enfin chez eux? Les milliers de prisonniers politiques seront-ils libérés? Les manifestations vont-elles être tolérées? La Constitution, qui a été suspendue, sera-t-elle enfin appliquée? Pour le régime d’Issaias Afeworki, l’heure de vérité a sonné: il ne peut plus prendre pour prétexte la menace sécuritaire.»

Le père Mussie Zerai, lui aussi, est dans l’attente de signes concrets d’ouverture politique à Asmara. «Tout ce que nous avons vu, pour l’instant, ce sont les images de deux leaders se serrant la main», note ce prêtre travaillant en Suisse et en Italie auprès des migrants catholiques venus d’Erythrée et d’Éthiopie. Bien sûr, il s’est réjoui d’apprendre que la frontière n’est plus fermée, que les appels téléphoniques ne sont plus bloqués et que la compagnie aérienne Ethiopian Airlines va opérer mardi un vol entre Addis-Abeba et Asmara pour la première fois depuis vingts ans. Mais après?

La Chine pour modèle

«Si le régime ouvre les ports maritimes au commerce international et si le tourisme commence à renaître, on pourrait assister à un début de reconstruction de l’économie, laminée par des années d’isolement», veut espérer Mussie Zerai. «Le régime a tout à gagner à mettre au travail les jeunes: ils seront moins tentés par l’activisme politique s’ils sont occupés à gagner leur vie», note le prêtre, convaincu que le président Issaias Afeworki a forcément un plan pour l’avenir. «C’est un malin, il a su se maintenir au pouvoir toutes ces années. Il envisage sans doute une évolution à la chinoise, avec un parti unique et un leader fort orchestrant l’ouverture contrôlée des marchés.»

L’anthropologue David Bozzini, lui non plus, n’imagine pas que des libertés soient accordées tout à coup aux Érythréens. Professeur au Département des Sciences sociales de l’Université de Fribourg, il a beaucoup étudié dans le passé les évolutions dans ce pays puis au sein de la diaspora. Il rappelle que ce régime est issu de «trente ans de guerre d’indépendance, menée sans aucun soutien international», contre l’annexion par l’Éthiopie en 1962. Depuis son indépendance en 1993, l’Érythrée a vu son grand voisin s’efforcer de reprendre le dessus. Une nouvelle guerre a fait 80 000 morts entre 1998 et 2000. Après l’accord d’Alger, une commission internationale indépendante soutenue par l’ONU a tracé en 2002 une frontière. L’Éthiopie l’a refusée et a cherché à imposer un blocus économique sur le territoire côtier. «Là encore, la communauté internationale a fermé les yeux, car Addis-Abeba est un allié utile pour combattre les islamistes en Somalie notamment. En réaction, Asmara a expulsé les internationaux, verrouillé le pays.»

L’incertitude des réfugiés

Aujourd’hui, la situation a bien changé. Élu en avril, le premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, 42 ans, multiplie les réformes et apaise les relations avec l’Érythrée afin d’accéder aux ports sur la mer Rouge et ainsi consolider la croissance économique éthiopienne. Sous la houlette des États-Unis (qui veulent contrer les influences chinoise et iranienne dans la Corne de l’Afrique), l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis auraient promis à l’Érythrée des investissements significatifs. Enfin, juste après la signature lundi de l’accord de paix, le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres déclarait à Addis-Abeba que les sanctions contre l’Érythrée devenaient obsolètes.

«A ce stade, difficile de prédire quelles répercutions aura l’accord de lundi en Érythrée. Ce qui est sûr, c’est que cela déséquilibre le régime. Comment va-t-il s’adapter à la nouvelle donne?» s’interroge David Bozzini. L’incertitude est telle que les réfugiés ne sont pas près de retourner, conclut pour sa part Mussie Zerai. «Et le mouvement d’exode risque de se poursuivre encore longtemps.» A ceci près, note David Bozzini, que ces migrants pourraient maintenant prendre la direction de l’Éthiopie. (24 heures)

Créé: 11.07.2018, 17h00

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