Alep, la sale guerre des faux-semblants

Syrie Le cessez-le-feu imminent «espéré» ce mardi soir par Moscou ne sera-t-il qu’une manœuvre tactique de plus?

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Encore un hôpital frappé à Alep! Trois femmes ont péri ce mardi dans l’établissement Al-Dabit, situé dans les quartiers ouest de l’ancienne capitale économique, tenus par l’armée syrienne et ses alliés. En tout, la pluie de roquettes a tué 19 civils et en a blessé 80. Mercredi passé, c’est l’hôpital Al-Qods, en zone rebelle, qui avait été frappé par les forces loyales à Bachar el-Assad. Puis encore une clinique vendredi…

Ces violents combats ensanglantent Alep depuis le 22 avril. Ils font voler en éclats la trêve du 27 février, «torpillant» du même coup les pourparlers de paix à Genève. Pourtant, le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov a évoqué ce mardi un nouvel accord de cessez-le-feu «dans les prochaines heures» et «la création dans les prochains jours d’un centre de coordination russo-américain d’intervention rapide en cas de violations de la trêve à Genève». Il a aussi affirmé que Washington a garanti à Moscou «que l’opposition modérée quitterait les territoires contrôlés par Al-Nosra (ndlr: Al-Qaida) et Daech».

Réel espoir ou bref répit? Nombre d’observateurs se montrent très sceptiques. Voici pourquoi.

Une mosaïque guerrière

Pas si simple de séparer «modérés» et «terroristes». La ville même d’Alep est divisée en deux. La plupart des quartiers ouest sont aux mains des forces loyalistes: armée syrienne, milices libanaises et irakiennes sous commandement iranien, forces kurdes (YPG). Les quartiers est sont tenus par une mosaïque de groupes rebelles, qu’ils soient laïcs, islamistes modérés, islamistes radicaux ou djihadistes. Une cinquantaine d’entre eux se coordonne au sein d’une cellule appelée Fatah Halab (Conquête d’Alep), que dominent les islamistes. Parmi eux, Jabhat al-Islamiyya (Front islamique) rassemble des groupes plutôt radicaux mais farouchement nationalistes, donc opposés par principe aux groupes djihadistes comme Jabhat al-Nosra (Front pour la victoire), branche syrienne d’Al-Qaida, qui est actif à Alep. Autre groupe honni: l’Etat islamique (Daech) n’est lui pas présent dans la ville. Bref, les terroristes sont bien leurs ennemis.

Cela dit, au sein du Front islamique, les deux groupes les plus connus et puissants sont Ahrar al-Sham (Hommes libres du Levant) et Jaysh al-Islam (Armée de l’islam), tous deux salafistes. Ayant à l’occasion parfois coordonné leurs offensives avec Al-Nosra, ils sont considérés comme «terroristes» par Moscou, qui demande formellement à l’ONU d’en faire autant. Or, il se trouve que Mohamed Allouche, principal négociateur des rebelles syriens aux pourparlers de Genève, est justement membre du bureau politique de Jaysh al-Islam.

Les groupes laïcs anéantis

Et les groupes non religieux? Ils sont en voie d’extinction. Frappés en priorité par l’aviation russe et l’armée syrienne, «les laïcs sont soit morts, soit partis, soit radicalisés par dépit, estimant que l’Occident les a laissés tomber. Le régime Assad et ses alliés ont quasi anéanti les rebelles jugés fréquentables par les Etats-Unis», note par exemple Hasni Abidi, chercheur au Global Studies Institute de Genève. La semaine passée à Washington, le porte-parole militaire Steve Warren a dit qu’Alep était aux mains de Jabhat al-Nosra… qui n’est pas concerné par le cessez-le-feu de février. Comme s’il donnait carte blanche à l’armée syrienne pour frapper les quartiers rebelles!

Le plan de Damas

Pour Fabrice Balanche, chercheur à l’Université de Lyon 2, les visées de Damas sont limpides. Et la stratégie évidente. Dans les colonnes du quotidien libanais L’Orient Le Jour, il la décrit en détail. D’abord, encercler les forces rebelles. C’est presque fait depuis la mi-avril: il ne reste qu’un étroit corridor au nord-ouest, d’un kilomètre de large. Ensuite, couper les lignes d’approvisionnement des rebelles. C’est déjà le cas de la route menant à la frontière turque au nord d’Alep. Grâce aux frappes russes, l’armée syrienne et les milices kurdes ont rompu le cordon ombilical des insurgés. La seconde route, à l’ouest, est un objectif qui reste à atteindre. Parallèlement, il s’agit de faire fuir les civils, ce qui explique les frappes sur des hôpitaux, des boulangeries… La plupart des habitants sont déjà partis, il ne reste que les plus pauvres. Enfin, les rebelles seront pilonnés jusqu’à leur reddition, comme à Homs en 2014.

Enjeu stratégique majeur

Bachar el-Assad veut reprendre Alep. Tôt ou tard. Après quoi, les rebelles auront été chassés de toutes les grandes villes (et de la côte, fief alaouite). En plus, les forces loyalistes pourront multiplier les attaques dans les zones frontalières, coupant les rebelles syriens de leur parrain turc.

Trêve ou pause tactique?

Alors pourquoi le cessez-le-feu? Selon Fabrice Balanche, Bachar el-Assad ne croit pas aux négociations de Genève, mais il avait besoin d’une pause tactique sur le front ouest pour aller soutenir à l’est son enclave de Deir ez-Zor, assiégée par Daech.

L’ambiguïté kurde

Pour corser encore l’affaire, les rebelles s’énervent de voir Washington se rapprocher des Kurdes pour combattre Daech. La milice des YPG n’a en fait pas pour but de renverser Bachar el-Assad, mais de connecter les trois cantons kurdes de Syrie et créer une zone autonome comparable au Kurdistan irakien. Ce que Moscou leur fait justement miroiter, en échange de coups de main aux forces syriennes. A Alep notamment.


Comment survivre dans cet enfer?

Raids aériens de l’armée sur les zones rebelles, tirs au mortier sur les quartiers restés sous contrôle du régime, les habitants d’Alep, quelle que soit la partie de la ville où ils se trouvent, vivent des bombardements au quotidien. «Aucun quartier n’est épargné, la population est à bout», témoignait la semaine dernière le chef des opérations du CICR à Alep, Valter Gros.

Dans la zone Est, comme dans le quartier d’Al-Kalasa, les raids de l’armée syrienne ont transformé les rues en amas de gravats. On y manque de tout, il est extrêmement difficile de se procurer de la nourriture, sinon grâce à la contrebande, mais à vil prix. Les sous-sols des bâtiments, à l’abri des bombes, se sont transformés en salles d’opérations improvisées.

Dans les zones restées sous le contrôle des forces loyalistes, la vie quotidienne ressemble tout autant à un enfer. L’agence humanitaire IRIN a pu se rendre dans le quartier résidentiel de Salaheddine juste avant que ne redoublent les violences. C’est dans ce quartier que vivotent 70 000 personnes, dans des carcasses de maison n’ayant plus ni portes ni vitres. Cet hiver, ils ont utilisé les détritus jonchant les rues pour faire du feu. Ils sont pour la plupart des réfugiés d’autres quartiers de la ville, plus bombardés encore par les insurgés. Tous les jours, ces réfugiés intra-muros doivent faire la queue durant trois heures pour recevoir un peu de nourriture que distribue le Croissant-Rouge syrien. Trop près du front apparemment. Depuis les toits, des snipers leur tirent parfois dessus. Se protéger de ces tirs, c’est à cela que servent les bâches du HCR tendues ici et là dans les rues. Pour beaucoup d’habitants, impossible de fuir. Ils n’ont plus d’argent. Et pour aller où? C.M.

Créé: 03.05.2016, 21h48

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