La folle course des villes pour séduire Amazon et ses 50'000 jobs

États-Unis Dans quelle ville américaine le géant du Net installera-t-il son 2e siège? Son mégaconcours suscite convoitises et controverses.

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Quelle ville n’en rêverait pas? À l’étroit dans son QG de Seattle, Amazon lançait en septembre dernier un concours à destination des villes nord-américaines, appelées à faire leurs offres pour espérer accueillir le deuxième siège de l’entreprise. À la clé, la promesse de créer pas moins de 50'000 emplois à hauts salaires en quinze ans et un investissement pour le campus de 5 milliards de dollars! Condition de participation: il faut que le site soit en zone urbaine ou périurbaine, à moins de 30 minutes d’une ville d’au moins 1 million d’habitants, et à 45 minutes d’un aéroport international.

Aux grandes promesses, la démesure: Amazon recevait en octobre pas moins de 238 candidatures suite à son appel d’offres, formidable coup de pub pour le géant du Net, qui continue à entretenir soigneusement le suspense. Il y a quelques jours, les résultats de la deuxième étape du concours ont été dévoilés: vingt villes sont retenues (voir la carte). La décision finale sera prise courant 2018.

Dynamique multiplicatrice
Pour Enrico Moretti, professeur d’économie à l’Université de Berkeley, en Californie, il n’est pas étonnant que les villes se ruent sur l’appel d’offres d’Amazon. Selon sa thèse («The New Geography of Jobs»), pour chaque job high-tech créé dans une ville, cinq autres emplois indirects sont créés dans les secteurs des services. Et les activités high-tech suscitent un effet de regroupement, attirant d’autres entreprises innovantes de ce secteur. Avec ses promesses de 50'000 emplois directs, Amazon ferait en réalité miroiter 300'000 emplois d’ici deux décennies.

Mais le concours fait couler beaucoup d’encre aux États-Unis, car dans cette course folle, les municipalités semblent prêtes à vendre père et mère pour décrocher le Graal. Le maire de la petite ville de Frisco (Texas), à une demi-heure de Dallas, avait proposé au patron d’Amazon, Jeff Bezos, de reconstruire entièrement sa cité autour du futur siège du géant du Net, tandis que la ville nouvelle de Stonecrest, en Géorgie, était carrément prête à abandonner son nom pour prendre celui de son entreprise bienfaitrice.

Bien trop de cadeaux
Voilà pour le folklore, mais plus sérieusement, le débat fait rage quant aux avantages sonnants et trébuchants que les municipalités sont prêtes à offrir pour remporter le morceau. On assiste à une surenchère en matière de cadeaux fiscaux et de subsides en tout genre. Toujours en lice, la ville de Newark veut offrir à Amazon un paquet d’incitation fiscale valant 7 milliards de dollars, selon les promesses du gouverneur Chris Christie, tandis que le gouverneur du Maryland Larry Hogan, pour soutenir le comté de Montgomery, propose 5 milliards. Et nombre de municipalités refusent de dévoiler leur jeu.

Pour Good Jobs First, un organisme qui traque les abus en matière de subventionnement public, l’opération d’Amazon est un vaste jeu de dupes. «Il s’agit d’une opération de relations publiques destinée à obtenir un maximum d’abattements fiscaux», souligne son directeur, Greg LeRoy. Selon lui, les villes ne devraient pas accepter de tels chantages, d’autant qu’Amazon a probablement déjà choisi son site. Aux États-Unis, «l’addition des taxes nationales et locales ne représente que 1,8% de la structure de coûts moyenne de l’entreprise. Ce sont les 98,2% restants des coûts liés aux activités de base de la société qui déterminent presque toujours l’expansion ou la délocalisation de l’entreprise», poursuit Greg LeRoy, qui invite les 20 villes restantes à refuser de jouer la partie qu’on leur impose. «Mais dire que les subventions sont marginales ne signifie pas qu’Amazon n’ira pas très loin pour en obtenir autant que possible.»

Le directeur de Good Jobs First note que ce n’est pas pour rien qu’Amazon a créé en 2012 son bureau spécialisé dans la négociation d’allégements fiscaux. La firme qui pèse 450 milliards de dollars a construit en partie sa fortune sur une stratégie d’évitement des taxes. À ce jour, selon Good Jobs First, Amazon a reçu au moins 1,1 milliard de dollars en subventions étatiques et locales aux États-Unis, et négocié au moins 23 accords fiscaux pour la seule année dernière. Et ces faveurs sont concédées essentiellement pour l’installation d’entrepôts et leurs emplois à bas salaire, lesquels participent à la mort du commerce de détail local, estime l’organisme.

Richard Florida, un économiste rendu célèbre aux États-Unis pour ses théories sur les villes innovantes (et le succès de son livre The Rise of the Creative Class), n’est pas moins critique. «Monter les villes les unes contre les autres dans une guerre d’enchères n’est pas bon pour l’image d’Amazon, écrit-il dans le Financial Times. Les compagnies de l’industrie du Net ne sont plus perçues comme des innovateurs héroïques, mais comme des barons du vol qui maltraitent les travailleurs, rendent les cités moins abordables et plus inégales.»

Inégalités urbaines
Depuis 2010, Amazon se targue d’avoir créé 40 000 emplois directs au sein des 33 bâtiments que compte son siège de Seattle. Sa présence, selon ses calculs, a généré 53'000 emplois indirects et 38 milliards d’investissements dans l’économie locale. Mais Seattle, siège également de Microsoft, ne s’est pas transformée en dynamique hub technologique sans échapper aux classiques effets pervers de la gentrification.

«L’arrivée de travailleurs du high-tech bien payés a fait exploser le prix moyen de l’immobilier de 69% depuis 2012 à Seattle, et a participé à creuser les inégalités: la paie moyenne des employés du high-tech était de 98'215 dollars en 2016, alors que plus de la moitié des résidents de la ville vivent avec moins de 50'000 dollars», souligne le journaliste de Politico Paul Roberts, habitant de la ville, qui déplore une érosion de l’identité urbaine. Riches et pauvres endurent au moins un même fléau: celui des embouteillages, Seattle étant devenue la quatrième ville la plus congestionnée des États-Unis.


«Les villes sont devenues des entreprises»

Pour Mathieu Van Criekingen, géographe à l’Université libre de Bruxelles, spécialiste des phénomènes de gentrification, le méga-concours d’Amazon est symptomatique d’un phénomène qui prend de plus en plus d’ampleur: «En position dominante, les grandes multinationales parviennent à mettre les territoires en compétition, en conditionnant leur venue à l’orientation des politiques publiques. Elles exigent des infrastructures qui correspondent aux besoins de l’entreprise: lignes de transport, écoles formatées pour leur personnel, crédits d’impôt, alors que les politiques publiques devraient s’orienter sur les besoins réels des collectivités.» Mais si les villes jouent le jeu, c’est aussi parce qu’elles sont elles-mêmes devenues des entreprises en compétition, souligne Mathieu Van Criekingen. «Il est ancré dans l’imaginaire collectif des politiques, aux États-Unis comme en Europe, que leur ville n’ont d’autres choix que d’être attractives pour se développer. La compétition qui se met ainsi en place renforce bien évidemment la position des entreprises aptes à réclamer toujours plus d’avantages, jusqu’au zéro impôt.»

Aux États-Unis, l’organisme Good Jobs First a mis en évidence cette évolution: les «mégadeals» fiscaux – de plus de 50 millions de dollars – continuent de croître, alors même que le pays est sorti de la récession (voir l’infographie) . Au total, cette compétition pour gagner la course à l’attractivité coûterait aux États et aux municipalités quelque 70 milliards de dollars par an. (24 heures)

Créé: 29.01.2018, 19h53

Infographie

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