«Le miracle chilien cachait un monde d’inégalités»

ContestationDepuis vendredi, des émeutes ont éclaté dans les grandes villes. L’armée est dans la rue. Une première depuis la dictature!

La colère populaire continuait lundi de s’exprimer à Santiago et dans d’autres villes du pays.

La colère populaire continuait lundi de s’exprimer à Santiago et dans d’autres villes du pays. Image: AFP

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Ici une carcasse de bus carbonisée. Là un commerce pillé et incendié. À deux pas, des feux de circulation gisant au sol, en travers de la rue. La station de métro la plus proche, elle aussi, a été saccagée. Les émeutes, depuis vendredi, ont laissé des scènes de désolation un peu partout dans le centre-ville de Santiago du Chili et des autres grandes cités du pays. La mort est également passée par là: au moins onze personnes ont péri, dont cinq dans l’incendie d’une usine de vêtements, deux dans les flammes qui ont dévoré un supermarché. Évoquant un état de «guerre», le président, Sebastián Piñera, a décrété un couvre-feu et déployé l’armée à Santiago ou Valparaíso – première absolue depuis la dictature militaire du général Augusto Pinochet (1973-1990).

Raison de la colère populaire: les manifestations ont éclaté vendredi suite à l’augmentation du prix du métro, passé de 800 à 830 pesos, l’équivalent d’une hausse de 4 centimes de franc suisse. «Mais ce n’est là que l’étincelle qui a mis le feu aux poudres. Depuis longtemps, la situation était explosive au Chili. Le président Piñera, paniqué, n’a fait que jeter de l’huile sur le feu!» déplore à Genève le professeur Marc Hufty, de l’IHEID.

Le chef de l’État, qui a suspendu samedi la hausse du ticket de métro, a déclaré dimanche depuis une caserne militaire: «Nous sommes en guerre contre un ennemi puissant, implacable, qui ne respecte rien ni personne et qui est prêt à faire usage de la violence et de la délinquance sans aucune limite.» Il a aussi affirmé: «Il y a là un degré d’organisation, de logistique, typique d’une organisation criminelle!»

Le paradoxe chilien

Étonnante, cette montée de la violence? À l’étranger, le pays est plutôt réputé pour sa stabilité. On parle d’ailleurs du «miracle chilien»: l’inflation est contenue à 2%, le taux de pauvreté à 8,6%, la croissance devrait atteindre 2,5% cette année, le revenu par habitant, de plus de 20'000 dollars, est le plus élevé de la région. «Plutôt qu’un miracle, il faudrait parler de paradoxe, précise le professeur Hufty. La pauvreté ne cesse de baisser, c’est exact, mais les inégalités, elles, augmentent. Plus d’un quart des richesses sont détenues par seulement 1% de la population. Les prix sont assez stables, mais très élevés en comparaison des revenus généralement modestes.»

«Le général Pinochet avait fait privatiser la santé, l’éducation et les retraites (ndlr: ces dernières sous la houlette de José Piñera, frère de l’actuel président). La santé et l’éducation sont hors de prix pour beaucoup de Chiliens, tandis que les retraites sont trop souvent misérables. Et le marché immobilier dans les grandes villes est en surchauffe.» Résultat: une grande partie des familles sont surendettées. Il n’est pas rare d’enchaîner deux emplois pour pouvoir joindre les deux bouts. Et certaines des familles les plus modestes consacrent aux transports un tiers de leurs maigres revenus.

Or, l’augmentation du prix du métro, qui transporte quotidiennement près de 3 millions de personnes, vient s’ajouter à une hausse en janvier dernier et à plusieurs autres ces dernières années. Elle intervient aussi après la hausse du prix de l’électricité, de l’eau, des médicaments…

«Contrairement à l’image qu’on a du Chili, le mécontentement s’exprime depuis longtemps, il ne se passe pas une année sans grande manifestation», assure Marc Hufty. On se souvient par exemple de la vague de contestation estudiantine de 2011, au cours du premier mandat de Sebastián Piñera (2010-2014).

Les socialistes impuissants

Cela dit, «le mouvement va probablement finir par s’essouffler, note le professeur. Ce n’est pas une contestation structurée, il n’y a pas de relais politiques capables de porter ses revendications et d’exiger un grand dialogue national. Le Parti socialiste a démontré, au cours des deux gouvernements de Michelle Bachelet, qu’il était incapable de changer le système. Sebastián Piñera dit vouloir dialoguer, mais avec qui? Il n’y a pas d’interlocuteur.» À moins d’un miracle, bien sûr. Un tout autre genre de miracle chilien.

Créé: 21.10.2019, 19h50

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