Bradley Manning, un soldat en souffrance devenu «taupe»

Cour martiale Bradley Manning a été condamné mercredi à 35 ans de prison. Outré par les pratiques militaires en Irak, sa soif de reconnaissance et son sentiment d’injustice l’avaient poussé à torpiller la diplomatie américaine.

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Dès l'ouverture du procès du soldat Bradley Manning, à Fort Meade (Maryland), au nord de Washington, dont le verdict le condamnant à 35 ans de prison est tombé mercredi après-midi, le gouvernement américain et la défense ont brossé des portraits de l'accusé aux antipodes l'un de l'autre.

Accusé de traîtrise

Pour le procureur militaire Jo Morrow, le soldat Manning, accusé de violation de la loi sur l'espionnage, il ne fait aucun doute qu’il a agit en traître conscient de ses actes. «C'est le dossier d'un soldat qui a téléchargé des documents par dizaines de milliers sur des bases de données confidentielles et les a mises entre les mains» du site WikiLeaks, en sachant qu'ils seraient accessibles à l'ennemi, a fustigé le procureur devant la Cour martiale.

«C'est ce qui se passe quand l'arrogance rencontre l'accès à des informations sensibles», a-t-il lancé, laissant entendre que Manning recherchait alors la célébrité.

«Un héros idéaliste et naïf»

Pour son avocat David Coombs, Bradley Manning s’est tout au contraire comporté comme «un héros idéaliste et naïf». Selon son défenseur, Manning, alors âgé de 22 ans et fraîchement débarqué au sein des forces américaines en Irak, était plutôt «enthousiaste» à l’idée de servir son pays et défendre la démocratie. Mais, il a très vite été confronté à la réalité de la guerre.

Manning aurait était «bouleversé» en voyant une voiture de civils exploser sous ses yeux par un engin en bord de route, le 24 décembre 2009. Il a alors «commencé à batailler intérieurement, il voulait faire quelque chose de différent dans ce monde», a expliqué son défenseur à la Cour militaire.

Cité à la barre, le sergent 1ère classe Paul Adkins, son superviseur direct, a raconté comment il avait retrouvé un jour en Irak le jeune analyste de renseignement recroquevillé en position fœtale sur le sol, un couteau à ses pieds. Pour le témoin, la «taupe» de WikiLeaks souffrait d’un «déséquilibre mental lié à son identité sexuelle provoquant des épisodes colériques».

Quolibets et humiliations en série

Né dans l’Oklahoma, Bradley Manning éprouvait de la peine à surmonter une enfance difficile marquée notamment par le divorce douloureux de ses parents.

Passionné d’informatique dès l’adolescence, il était, d’après des témoignages recueillis par la presse américaine, souvent victime des quolibets de ses camarades d’école. «Il se fâchait souvent, il claquait les livres sur les tables si on ne l'écoutait pas ou si on ne comprenait pas ce qu'il voulait dire», raconte l'un de ses anciens camarades de classe interrogé par le New York Times.

Suivant sa mère, Bradley Manning s’établit ensuite au sud du Pays de Galles, mais là aussi les humiliations se poursuivent, liées en grande partie à son homosexualité, selon le site internet de la BBC.

Le tabou de l’homosexualité

Dès la fin de ses études, Mannning retourne aux Etats-Unis et décide en 2007, après avoir occupé des petits jobs, de rejoindre l’armée américaine. Deux ans plus tard, en octobre 2009, il est envoyé en Irak.

Selon les témoignages de ses proches recueillis par des médias américains, Manning fait part à plusieurs reprises de son mal être, parlant de lui à la 3e personne. «Bradley Manning est frustré, frustré des gens, frustré de la société», écrit-il ainsi sur sa page personnelle le 5 mai 2010, selon la BBC. Le jour suivant, il laisse ces quelques mots qui en disent long: «Bradley Manning n'est pas une pièce rapportée.»

Le soldat Manning n'adhère pas aux valeurs que cherche à lui inculquer l'armée américaine. Il souffre dans sa chair du tabou de l’homosexualité et de la loi en vigueur à l'époque dans les forces US, résumée par la formule choc «Dont ask, don't tell» (littéralement «ne rien demander, ne rien dire»), qui oblige les homosexuels à taire leur orientation sexuelle sous peine de renvoi.

Une bavure difficile à digérer

Mais un évènement particulièrement révoltant à ses yeux va déclencher son passage à l’acte: la bavure commise par les militaires d’un hélicoptère de combat de l’armée US à l’encontre de civils en Irak, dont il prend connaissance trois ans après les faits.

Manning contribuera dans un premier temps à rendre la vidéo publique sur le net, grâce à ses connaissances informatiques alors que l’armée cherchait à cacher l’information. Le document constituait selon lui «une exquise soif de sang» du pouvoir militaire. «Nous devenions obsédés par la capture ou l'élimination de cibles humaines», témoignera-t-il par la suite devant la Cour militaire.

La vidéo des civils tués suite à une bavure de l'armée US en Irak

Mais Bradley Manning ne s’arrêta pas à ce seul mouvement d’humeur. Employé par l’armée américaine en tant qu’analyste du renseignement et ayant accès à des données confidentielles, il livrera à WikiLeaks 700'000 notes secrètes que le site géré par Jullian Assange s’empressera de publier, faisant trembler la diplomatie américaine.

Il sera finalement arrêté en mai 2010 et inculpé début juillet de la même année de huit chefs d’accusation criminels et de quatre violations du règlement militaire.

Alors que le procureur militaire avait requis 60 ans minimum de prison à son encontre, Bradley Manning a donc finalement écopé de 35 ans de prison au terme d'une audience fleuve qui s'est déroulée à huit-clos.

Créé: 21.08.2013, 16h41

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