«Nous sommes de retour à l’époque de l’«axe du mal»

Moyen-OrientLa tension entre Washington et Téhéran alarme Gary Sick, l’homme qui gérait le dossier iranien sous Jimmy Carter.

Manifestation antiguerre jeudi devant la Maison-Blanche. L’idée d’un nouveau conflit est très impopulaire au sein de la population américaine.

Manifestation antiguerre jeudi devant la Maison-Blanche. L’idée d’un nouveau conflit est très impopulaire au sein de la population américaine. Image: AP PHOTO

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Donald Trump a annoncé vendredi sur Twitter avoir stoppé des frappes américaines contre trois sites iraniens «dix minutes» avant leur déclenchement. Le président des États-Unis a affirmé avoir pris cette décision après avoir appris que l’opération militaire risquait de faire 150 victimes. Il a tweeté que cette réponse américaine n’était pas «proportionnée» à la perte du drone abattu la veille par l’Iran. «Je ne suis pas pressé», a-t-il assuré avant de justifier sa décision en affirmant que les sanctions de la Maison-Blanche contre l’Iran avaient un impact.

Dans son appartement surplombant la majestueuse rivière Hudson à New York, Gary Sick jette un regard inquiet sur la crise entre les États-Unis et l’Iran. L’ancien responsable du dossier iranien au moment de la crise des otages américains à Téhéran en 1979 et 1980, pendant la présidence de Jimmy Carter, estime que les deux pays jouent «un jeu très dangereux». Pour lui, la décision de Donald Trump de ne pas lancer des frappes contre l’Iran valide «de justesse le calcul très risqué» de Téhéran selon lequel «les États-Unis ne partiraient pas en guerre» pour un drone abattu. Interview.

Comment décryptez-vous les tensions actuelles entre Washington et Téhéran?
Les deux camps s’envoient des signaux. C’est une forme de communication, mais il est aussi très probable que ces signaux puissent être un jour interprétés comme des menaces. L’Iran calcule jusqu’où il peut aller avec Washington. Son but est de faire savoir à l’administration Trump qu’on ne peut pas ordonner le siège de l’Iran sans conséquences. L’Iran estime qu’il est improbable que les États-Unis entrent en guerre pour un drone. C’est toujours dangereux, mais Téhéran a réussi jusqu’ici.

Le gouvernement iranien a contacté vendredi l’ambassadeur de Suisse à Téhéran et a affirmé avoir des preuves «irréfutables» que le drone américain abattu jeudi avait pénétré dans l’espace aérien iranien, contrairement à ce qu’affirme Washington. Comment voyez-vous le rôle joué par la Suisse?
Les gouvernements ont deux manières principales de communiquer. La première, c’est la communication directe. Dans ce cas de figure, la Suisse, qui représente les intérêts américains en Iran depuis quarante ans, joue un rôle important. Il est clair que Donald Trump a fait parvenir des messages à Ali Khamenei (ndlr: le guide suprême iranien). Il pensait que si les États-Unis exerçaient une pression maximale sur l’Iran, les Iraniens imiteraient les Coréens du Nord, qu’ils le rencontreraient et lui permettraient de donner l’impression d’avoir obtenu un accord. Cela ne s’est pas produit. Au lieu de cela, nous observons maintenant l’autre manière qu’ont les grandes puissances de communiquer, en s’envoyant des signaux en utilisant leur langage corporel.

Vous aviez affirmé à propos de la révolution iranienne de 1979 que tout le monde aux États-Unis s’était trompé sur la manière d’aborder l’Iran. Est-ce le cas à l’heure actuelle?
Non. Je pense que l’administration Obama avait opéré une vraie rupture en négociant le JCPOA (ndlr: l’accord sur le nucléaire iranien en 2015). Ces quarante dernières années, les États-Unis et l’Iran ont adopté une position antagoniste qui est quasi impossible à briser car elle reflète leurs politiques internes respectives. Aux États-Unis, personne ne remporte une élection en tendant la main à l’Iran, l’ennemi perpétuel. En Iran, le pouvoir est aussi très antiaméricain. Quand Barack Obama a dit que les États-Unis ne s’opposeraient pas à un programme nucléaire iranien tant que celui-ci était à des fins pacifiques et était supervisé, il a favorisé des négociations directes pendant trois ans avec l’Iran. Celui-ci a aussi fait une concession majeure en disant expressément qu’il abandonnait les armes nucléaires. C’est une renonciation absolue qui va bien au-delà de celle de tous les autres gouvernements. Le problème, c’est que l’administration Obama a opéré cette rupture beaucoup trop tard, peu avant l’élection de Donald Trump. Et celui-ci a rapidement effacé tout ce qui avait été accompli par son prédécesseur. Aujourd’hui, nous sommes de retour à l’époque de l’«axe du mal» de George W. Bush, lorsque nous considérions que l’Iran était une force du mal.

Donald Trump a fait campagne en 2016 en prônant un retrait américain du Moyen-Orient, mais il se retrouve à gérer une crise avec l’Iran. Faut-il avoir peur d’une guerre?
Je pense que Donald Trump est sincère quand il dit qu’il ne veut pas d’un conflit. Il sait que déclencher une guerre très impopulaire au moment de lancer sa campagne pour sa réélection en 2020 ne serait pas très intelligent. Le problème, c’est qu’il est entouré d’un secrétaire d’État, Mike Pompeo, et d’un conseiller à la Sécurité nationale, John Bolton, qui sont des faucons prêts à partir en guerre. C’est une situation très dangereuse, parce que Bolton est un homme très intelligent et il n’a même pas de secrétaire à la Défense face à lui (ndlr: le secrétaire à la Défense par intérim vient de retirer sa candidature au poste à cause d’une affaire de violences conjugales). Il n’y a plus personne à la Maison-Blanche de la stature d’un Jim Mattis (ndlr: le premier secrétaire à la Défense de Donald Trump), d’un H. R. McMaster (ndlr: le prédécesseur de John Bolton) ou d’un John Kelly (ndlr: l’ancien chef de cabinet de Donald Trump) pour le freiner. Ces anciens généraux parlaient avec autorité. Aujourd’hui, il n’y a plus que Donald Trump contre deux hommes qui veulent provoquer un affrontement militaire. Je sais que ni les Iraniens ni Donald Trump ne veulent d’une guerre, mais ce dernier change si rapidement de position. C’est ce qui me rend nerveux aujourd’hui.

Créé: 21.06.2019, 22h11

Donald Trump, le «va-pas-en-guerre»

Donald Trump a fait vendredi ce qu’il sait faire de mieux depuis qu’il est entré dans l’arène politique. Il a roulé des mécaniques et nourri l’image de l’homme fort que ses partisans ont de lui. Il a une nouvelle fois menacé, mais n’est pas passé à l’acte. Le président des États-Unis sait que les Américains sont las des guerres et qu’un conflit avec l’Iran lui coûterait politiquement beaucoup plus qu’il ne lui rapporterait en plein lancement de sa campagne électorale pour 2020. D’ailleurs, il avait été élu une première fois en promettant de réduire la présence américaine au Moyen-Orient et en critiquant la guerre en Irak.

Mais comme il semble incapable d’accepter le moindre héritage de l’administration Obama, le président a aussi cherché la confrontation avec Téhéran au lieu de poursuivre sur la voie diplomatique tracée par son prédécesseur. Et comme il a purgé son administration et son parti de tous ses opposants, les risques d’un dérapage et d’une attaque contre l’Iran sont bien réels.

Pour l’instant, l’instinct politique et le manque de courage du président des États-Unis semblent préserver les Américains d’un nouveau conflit. Donald Trump a pu se présenter vendredi sur Twitter à la fois en homme fort prêt à frapper l’Iran et en humaniste qui épargne des civils. Si Téhéran comprend le message et calme ses provocations, le président des États-Unis pourrait rapidement passer à autre chose. Ses adversaires démocrates pour la Maison-Blanche en 2020 ont rendez-vous la semaine prochaine à Miami pour un premier débat. Donald Trump pourra taper sur quelqu’un d’autre.

Jean-Cosme Delaloye

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