Le scandale Weinstein met Hollywood à nu

Etats-UnisHarcèlement sexuel, abus et même viols: les témoignages d’actrices s’accumulent contre le puissant producteur étasunien, fondateur de Miramax.

Harvey Weinstein

Harvey Weinstein Image: EPA

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Attaqué de toutes parts, Harvey Weinstein a provisoirement quitté Hollywood mercredi soir. Le célébrissime producteur de cinéma, accusé d’avoir harcelé et agressé sexuellement de nombreuses femmes au cours de sa carrière, s’est envolé vers l’Arizona pour y entamer une cure, selon le magazine People et la chaîne TMZ. L’homme qui fut une figure incontournable de Hollywood ces dernières décennies a été filmé quelques heures plus tôt sortant de la maison de sa fille, vêtu d’un jeans et d’un t-shirt noir. Une allure qui tranche avec l’image qu’il cultivait. «Je ne vais pas bien, mais j’essaie», a-t-il affirmé dans une vidéo publiée par TMZ. «J’ai besoin d’aide.» Avant de monter dans une limousine, le producteur aux 300 nominations aux Oscars, âgé de 65 ans, a encore fait part de son espoir d’obtenir une «seconde chance».

Harvey Weinstein est au cœur d’un scandale qui ébranle Hollywood depuis les révélations accablantes du New York Times et du New Yorker sur ses agissements avec des actrices et des jeunes femmes travaillant dans sa compagnie. Le scandale commence à faire des victimes collatérales. Ben Affleck, l’une des superstars de Hollywood, qui collaborait étroitement avec Harvey Weinstein, a vu s’abattre sur lui une pluie de critiques après avoir condamné le comportement du producteur. L’acteur avait eu un geste déplacé avec la présentatrice Hilarie Burton en 2003. Cette dernière a fait part mardi de son admiration pour les femmes qui ont osé témoigner dans l’affaire Weinstein: «Les filles, je suis si impressionnée par votre courage», a-t-elle écrit avant de faire allusion au comportement de Ben Affleck à son encontre. «A l’époque, j’ai dû en rire pour ne pas pleurer.»

Des pratiques connues de tous (ou presque)

L’acteur a réagi mercredi en affirmant avoir eu un «comportement déplacé» et en présentant ses «excuses sincères» à Hilarie Burton. Rose McGowan, l’une des actrices ayant accusé Harvey Weinstein de harcèlement et qui a conclu un accord de 100 000 dollars en 1997 avec le producteur en échange de son silence, a affirmé jeudi que son compte Twitter avait été temporairement suspendu après avoir traité Ben Affleck de «menteur» et affirmé que le gratin hollywoodien était au courant des agissements de Harvey Weinstein. Celui-ci a été renvoyé dimanche de la Weinstein Company, la société de production qu’il avait cofondée en 2005 avec son frère Bob.

Le New York Times a révélé mercredi que le conseil d’administration de la Weinstein Company était au courant depuis au moins 2015 des agissements du producteur avec les femmes et des accords qu’il avait conclus avec elles en échange de leur silence. Dans son enquête réalisée sur dix mois, le New Yorker a rencontré seize cadres et employés de Miramax (le groupe créé par les frères Weinstein en 1979 et vendu à Walt Disney en 1993) et de la Weinstein Company qui ont été témoins ou étaient au courant des pratiques de Harvey Weinstein.

Treize femmes accusent

Le magazine a recueilli le témoignage de treize femmes, dont des actrices comme Mira Sorvino, Asia Argento, Emma de Caunes et Rosanna Arquette. Il a aussi publié l’enregistrement réalisé par la police de New York en 2015 avec l’aide du mannequin italien Ambra Battilana Gutierrez, qui avait accusé Harvey Weinstein de harcèlement sexuel et avait accepté à la demande des inspecteurs de le revoir pour enregistrer son interaction avec le producteur. Sur l’enregistrement, ce dernier affirme qu’il est «habitué» lorsque la jeune femme lui demande pourquoi il lui a touché les seins lors de leur précédente rencontre. Et il promet de ne pas le refaire si elle accepte d’entrer dans sa chambre. La jeune femme a refusé.

Le procureur de New York avait finalement choisi de ne pas poursuivre Harvey Weinstein après des révélations embarrassantes dans les tabloïds new-yorkais sur Ambra Battilana Gutierrez. Cette décision avait été prise pour le plus grand dépit de l’un des enquêteurs de l’affaire, cité la semaine dernière par le New Yorker sous le couvert de l’anonymat: «Nous avions des preuves», a-t-il affirmé au magazine.

Une nouvelle enquête s'ouvre

La police new-yorkaise a néanmoins ouvert une nouvelle enquête sur Harvey Weinstein pour une agression sexuelle présumée remontant à 2004. La police n’a pas précisé l’identité de la victime, mais Lucia Evans a témoigné dans l’enquête du New Yorker la semaine dernière. Elle raconte avoir dû faire une fellation au producteur en 2004. «A un certain point, j’ai abandonné», a-t-elle expliqué. «C’est la partie la plus horrible et c’est la raison pour laquelle il a pu le faire si longtemps à autant de femmes. Les gens abandonnent et ensuite ils ont l’impression que c’est de leur faute.»

Harvey Weinstein a reconnu dans un communiqué avoir causé «beaucoup de douleur», mais son entourage a nié qu’il ait eu des relations sexuelles non consenties. Avant son renvoi de sa compagnie, il avait assuré qu’il se lancerait dans un combat contre la NRA, le puissant lobby pro-armes aux Etats-Unis, donnant à sa quête de rédemption une tonalité politique qui a d’ailleurs marqué sa carrière. Le producteur a donné 1 million de dollars au Parti démocrate depuis l’an 2000, selon le Center for Responsive Politics. Malia Obama, la fille aînée de l’ancien président Barack Obama, a effectué un stage cette année à la Weinstein Company. Ses parents ont finalement fait part de leur «dégoût» dans un communiqué publié mardi. Hillary Clinton a réagi le même jour en se disant «choquée» et «écœurée».

Donald Trump "pas du tout surpris"

Le scandale a éclaté une année après la diffusion d’un enregistrement de Donald Trump datant de 2005, dans lequel le milliardaire se vantait de pouvoir «agripper» les femmes «par la chatte» en raison de sa notoriété. Le président des Etats-Unis est resté plutôt discret sur le scandale qui secoue Hollywood. Il a simplement déclaré le week-end dernier connaître Harvey Weinstein «depuis longtemps» et affirmé qu’il n’était «pas du tout surpris».


«Les mentalités sont en train de changer à Hollywood»

Chef de la rubrique culturelle pour la NZZ am Sonntag, Christian Jungen est l’auteur du livre Hollywood à Canne$. Spécialiste de l’industrie du cinéma, il voit le scandale Weinstein comme un changement de mentalités. Interview.

En quoi Weinstein représente-t-il une image obsolète de Hollywood?

Avant que l’affaire n’éclate, Harvey Weinstein était de toutes les fêtes à Hollywood et au Festival de Cannes. Extraverti, il organisait des soirées au cap d’Antibes. Il se montrait en compagnie de jeunes actrices et cultivait l’image d’un homme puissant qui peut tout se permettre. Côté professionnel, il faisait son business en mettant tout le monde sous pression. Il a menacé coproducteurs, distributeurs et autres directeurs de festival de ne pas leur donner certains films s’ils n’en acceptaient pas d’autres. Cette façon de faire n’est plus tolérée aujourd’hui.

Ces agissements ont-ils disparu? Les actrices sont-elles vraiment mieux respectées dans le cinéma?

Il y a depuis quelques années une émancipation à Hollywood. Un mouvement libératoire. Il ne concerne pas que les femmes, mais aussi d’autres minorités, comme les homosexuels ou les personnes de couleur. Dans vingt-cinq ans, on se dira que l’année 2017 aura marqué un tournant. Il y a l’affaire Weinstein, mais aussi le fait que Moonlight (ndlr: drame qui raconte l’histoire d’un jeune Afro-Américain homosexuel) l’ait emporté sur La La Land pour l’Oscar du meilleur film. Les mentalités évoluent. Si des actrices avaient témoigné il y a quelques années, personne ne les aurait crues. Il existe désormais un climat favorable pour entendre ces révélations.

Il y a surtout beaucoup d’hypocrisie, car les gens savaient…

Certains disent qu’ils savaient, comme Léa Seydoux, d’autres, à l’image de George Clooney, évoquent des rumeurs. Quoi qu’il en soit, les témoignages étaient là, mais la pression pour ne rien divulguer était grande. Un des journalistes à l’origine de cette affaire voulait d’abord proposer son enquête à NBC News, mais la chaîne a refusé de la diffuser par peur de représailles. Le scandale est finalement sorti dans le New York Times, puis le New Yorker, avant que d’autres médias ne s’en emparent. Mais il a quand même fallu que Gwyneth Paltrow et Angelina Jolie rompent l’omerta pour que ça fasse du bruit.

Cette affaire peut-elle accélérer l’évolution des mentalités?

Hollywood, c’est un peu comme l’Eglise catholique: ça ne va pas changer du jour au lendemain. Cette affaire n’est pas une révolution, mais une étape supplémentaire dans un processus en marche. Elle peut servir d’accélérateur. On a désormais un exemple qui montre que les actrices peuvent parler. Le fait que Harvey Weinstein soit ami avec toute l’industrie du cinéma ou les plus grands banquiers de Wall Street ne permet plus de le protéger. Le besoin de vérité est plus grand. C’est peut-être une conséquence de l’élection de Donald Trump.

Qu’est-ce que Donald Trump a à voir avec cette affaire?

A l’image de l’élection de Ronald Reagan dans les années 80, celle de Donald Trump l’an dernier a provoqué de fortes réactions dans les milieux libéraux et suscité une prise de conscience, notamment à l’égard des femmes. Il y a même eu des marches contre Donald Trump. Toujours plus de femmes osent parler et dénoncer les abus qu’elles ont subis. Pour moi, ce n’est pas un hasard si cette affaire trouve un écho aussi grand aujourd’hui.

(24 heures)

Créé: 12.10.2017, 20h52

Un cas qui sert d’exemple

Pour Lorella Bertani, avocate genevoise spécialisée dans l’aide aux victimes de violence, l’affaire Weinstein prouve combien il est difficile de parler dans de telles circonstances. «Nous sommes là face à des femmes célèbres, riches, qui ont des avocats. Tout laisse penser qu’elles ont les armes pour se défendre.

Or, elles aussi développent ce sentiment de honte, de culpabilité, qui les empêche de s’exprimer. Et c’est d’autant plus le cas quand l’agresseur exerce un pouvoir sur la victime, notamment au niveau de sa carrière.»

La médiatisation de ce type d’affaires – on pense aussi à l’arrestation de Dominique Strauss-Kahn en 2011 à New York – permet-elle de libérer la parole des femmes? «L’affaire DSK n’a pas eu d’effets directs. Mais c’est évident que cela aide les personnes concernées de constater qu’elles ne sont pas seules. De voir Angelina Jolie, qui a un pouvoir certain, raconter son expérience, cela sert d’exemple. Il n’empêche que pour voir la société évoluer, il faut changer les mentalités en profondeur.»

S’il est difficile d’imaginer un pareil cas de figure en Suisse, «ce type de comportement est beaucoup plus fréquent qu’il n’y paraît», selon Lorella Bertani. «Cela commence par des choses qui vous mettent mal à l’aise, des blagues déplacées, un supérieur qui tente une approche à la soirée de boîte. Quelle femme n’a pas vécu cela au moins une fois dans sa vie? Or, tout cela est banalisé. La situation n’a pas évolué et a même tendance à régresser.» Quels sont les motifs qui poussent les victimes à sortir du bois? «Ils sont multiples, mais fondamentalement il y a souvent un déclic lorsqu’elles constatent que la volonté d’oublier ne fonctionne pas.»
Anna Vaucher

Quelques dates clés

1952 Naissance à Flushing, un quartier du Queens, à New York.
1979 Les frères Harvey et Robert Weinstein fondent Miramax, société de production et de distribution de films.
1993 Miramax est acheté par Walt Disney Corp. (Le studio sera revendu à Filmyard Holdings LLC en 2010).
1997 Miramax remporte l’Oscar du meilleur film pour «Le patient anglais». Rebelote en 1999, avec «Shakespeare in love». Depuis, les récompenses n’ont pas cessé de pleuvoir. Le producteur affiche 300 nominations de ses films.
2004 Harvey Weinstein est nommé commandeur honoraire de l’ordre de l’Empire britannique par Elizabeth II.
2005 Les deux frères quittent Miramax et fondent The Weinstein Company.
(Ils ont été licenciés dimanche dernier.)
2012 Harvey Weinstein est décoré chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres par le consulat de France à New York.
A.A.

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