L’ami syrien qui encombre l’Élysée a déjà sévi à Genève

EnquêteL’ami d’Alexandre Benalla qui apparaît sur des selfies aux côtés d’Emmanuel Macron et François Hollande a été condamné pour escroquerie en 2009.

Le 3 février 2017, Mohamad Izzat Khatab prétend être à l’ONU, à Genève, pour participer à une réunion sur la Syrie.

Le 3 février 2017, Mohamad Izzat Khatab prétend être à l’ONU, à Genève, pour participer à une réunion sur la Syrie. Image: DR

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Mohamad Izzat apparaît sur plusieurs clichés avec Emmanuel Macron avant et après son élection à la présidence. (Image: DR)

L’un des volets de l’affaire Benalla pourrait bien rebondir en Suisse. Le 7 janvier dernier, le journal «Libération» a révélé que l’ancien chargé de mission d’Emmanuel Macron, au centre de multiples controverses, comptait parmi ses amis Mohamad Izzat Khatab, un homme d’affaires syrien connu de la justice suisse. Convoqué dans quelques jours par la commission d’enquête du Sénat pour répondre de l’emploi de ses passeports diplomatiques à des fins personnelles, l’ancien chargé de mission va être amené à s’expliquer sur la nature de ses liens avec Mohamad Izzat Khatab, qui l’aurait hébergé après son départ de l’Élysée.

À la tête d’une ONG baptisée Syrie pour tous, Mohamad Izzat Khatab, 49 ans, affirme être porteur d’un plan de paix visant à reconstruire la Syrie. Depuis quelques années, l’homme inonde les réseaux sociaux de ses selfies pris en compagnie de François Hollande, Marine Le Pen ou encore Emmanuel Macron. Pour construire sa légende de riche Syrien philanthrope, Mohamad Izzat Khatab n’a pas rechigné sur les moyens: appartements de luxe dans les beaux quartiers de Paris, grosses limousines, gardes du corps…

Un CV «épuré»

Sur son site «Syrie pour tous», l’homme prétend avoir fait fortune dans le pétrole, l’immobilier, l’industrie du phosphate et le développement du tourisme. Il dit s’être installé à Paris en 2002. La réalité est moins flatteuse. Son CV omet de mentionner un séjour en prison de huit mois à Champ-Dollon et une condamnation à 15 mois de prison avec sursis pour «escroquerie, abus de confiance et lésions corporelles simples» prononcée en juin 2009 à Genève par le Tribunal de police. À l’époque, l’homme n’hésitait pas à se faire passer pour un proche de Micheline Calmy-Rey.

Le prétendu milliardaire a laissé des ardoises partout où il est passé et notamment en France voisine, où il a sévi avant de se rabattre sur Genève. À Annemasse, Mohamad Izzat Khatab a monté deux affaires. Un magasin de vêtements, Fashion men, sis route de Genève, et une petite affaire d’import-export, Arabian international Trade, avenue du Léman, qui ont tous deux fait l’objet d’une liquidation judiciaire en 2007 pour insuffisance d’actifs.

Jamais domicilié à Paris

En 2008, Mohamad Izzat Khatab a essayé de se refaire une santé financière en créant le Conseil syro-helvétique des entreprises et la Chambre du commerce et de l’Industrie Suisse-Syrie, deux associations enregistrées à Genève. L’une comme l’autre ont fini par mettre la clef sous la porte sans laisser un grand souvenir. Mohamad Izzat Khatab n’a pas été domicilié à Paris à partir de 2002 comme il l’affirme. Les documents commerciaux consultés en France et en Suisse attestent du contraire. Selon les périodes, l’homme d’affaires a été domicilié à Annemasse, Evian ou encore au Grand-Lancy.

Son ONG Syrie pour tous, qui mènerait des actions humanitaires en faveur des réfugiés syriens, «n’a jamais eu d’activité», explique L. D., le gérant de la fiduciaire chargé d’en assurer la gestion. Et pour une raison simple. Aucun banquier n’a accepté d’héberger les comptes de l’association. «Il avait un bureau chez nous mais il n’y venait jamais. Il a d’ailleurs arrêté de le louer à la fin de l’an passé», poursuit le responsable de la fiduciaire. L’ONG Syrie pour tous est mort-née, confirme F. S., l’un de ses cofondateurs, un Syrien installé en France. Cela n’a pas empêché Mohamad Izzat Khatab de courir les chancelleries européennes et les cercles parisiens en agitant son plan de reconstruction pour la Syrie au nom d’un parti politique «Syrie pour tous», aussi fantomatique que son ONG.

Inconnu à l’ONU

Joint par téléphone, l’homme d’affaires jure qu’il n’a jamais eu d’ennuis avec la justice, ni en Suisse ni en France. «Les journalistes de «Libération» ont été payés pour écrire des mensonges. Moi, je me bats pour mon peuple. J’ai participé aux pourparlers de Genève. J’ai rencontré Staffan de Mistura, l’émissaire de l’ONU pour la Syrie», affirme l’homme d’affaires syrien. Les photos prises devant l’entrée du Palais des Nations et dans la salle du Conseil des droits de l’homme sont censées le prouver. Sauf qu’à l’ONU personne n’a jamais entendu parler de Mohamad Izzat Khatab. Dos au mur, l’homme ne se démonte pas. Si l’on ne retrouve pas de trace, c’est parce qu’il participait à des négociations secrètes en tant que «troisième partie». Et si on le pousse dans ses ultimes retranchements, il met en garde: «Il est où le problème? Je travaille pour le retour des réfugiés en Syrie, pour arrêter la guerre […]. Regardez bien la vérité, pour votre vie […] pour vous, pour votre nom.»

Aujourd’hui, le gérant de sa fiduciaire comme son associé syrien assurent qu’ils ignoraient tout du passé agité de Mohamad Izzat Khatab. Côté français, on veut en savoir plus. L’ascension dans les cercles de pouvoir parisiens de l’homme d’affaires, démarrée sous François Hollande, soulève de nombreuses interrogations. Et l’intérêt va grandissant depuis que l’on a découvert sa proximité ancienne avec Alexandre Benalla. La pression est énorme. L’avocate de Mohamad Izzat Khatab, Martine Malinbaum, affirme ne pas comprendre l’intérêt qu’il y a à exhumer une affaire vieille de dix ans. «C’est une entreprise de destruction. Quel intérêt y a-t-il à parler d’un jugement aussi ancien? Vous embrayez après l’article de «Libération» qui n’a pas eu d’autre volonté que de lui nuire», dénonce l’avocate, qui insiste sur le travail mené par Mohamad Izzat Khatab en faveur de la Syrie. «S’il ne s’est pas défendu jusque-là, c’est qu’il était accablé par le décès récent de sa mère», ajoute l’avocate.


À Annemasse, il vivait en HLM et devait de l’argent

À Annemasse, dans le quartier du Perrier, ceux qui ont connu Mohamad Izzat Khatab il y a dix ans s’étonnent de le découvrir aujourd’hui côtoyant les puissants. «Pendant un temps, il a sous-loué un appartement HLM», affirme un homme qui l’a fréquenté. Lequel se souvient que le Syrien avait dû quitter la ville après avoir eu des ennuis avec des dealers et des commerçants auxquels il avait emprunté de l’argent. «II disait avoir une fortune en Syrie mais qu’il avait besoin de payer des avocats pour faire sortir cet argent», explique notre source.

À cette époque, Mohamad Izzat Khatab prétend connaître un certain Ali, propriétaire de l’Hôtel Monte Rosa à Damas. Un homme jadis proche de Bassel el-Assad, le frère de Bachar el-Assad décédé en 1994. «Si certains se sont laissé convaincre c’est parce qu’il les a amenés en Syrie dans cet hôtel. En voyant le luxe de l’endroit, ils se sont dit que son histoire devait être vraie. Ils lui ont fait confiance.» Même ses proches auraient été victimes de ses entourloupes. Jointe par téléphone, une personne qui l’a côtoyé plusieurs années nous affirme «ne plus vouloir entendre parler de ce personnage».

À Paris, l’homme aurait aussi emprunté de l’argent et accumulé les ardoises. Selon Libération Tracfin, l’organisme chargé de la lutte contre la fraude, le blanchiment d’argent aurait commencé à mettre le nez dans ses affaires. D’après nos informations, l’homme d’affaires syrien était vendredi à Genève pour récupérer des documents. (24 heures)

Créé: 15.01.2019, 09h43



Selfie d’Alexandre Benalla et Mohamad Izzat Khatab, en septembre 2018 chez ce dernier. (Image: DR)

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