«Les musulmans aussi sont morts pour la France»

Attentats en FranceNacer Kettane était déjà de la Marche des Beurs il y a 40 ans. En 2015, après l’attentat de Charlie Hebdo, il demande que les musulmans de France intègrent le roman national

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Arrivé à 5 ans en France, Nacer Kettane (62 ans) est une figure parmi les beurs. Grandi dans un des bidonvilles qui entouraient Paris, il devient médecin et fera son apparition dans le paysage médiatique dès 1983 en prenant la tête de la Marche des Beurs. Son combat contre les inégalités sociales va de pair avec un engagement sans faille dans les quartiers et une adhésion farouche à la République.

Pionnier des premières radios libres dans les années 1980, ce Français d'origine algérienne est aujourd’hui le PDG de Beur FM et de Beur TV. Il est l’auteur d’un roman et d’un essai Droit de réponse à la démocratie française. Après les attentats de Paris, il pose son regard sur ce fameux malaise français. Nacer Kettane, c'est 40 ans de militantisme et d'implication sociale au plus près de cette France qui fait peur à beaucoup, la France musulmane.

Avec les attentats de Paris et le sursaut républicain qui s’en est suivi, qu’est-ce qui a changé pour les musulmans de France?

Ces événements sont malheureux, tragiques, et tout le monde les a condamnés. Mais pour nous, rien n’a changé. Le débat public va dans tous les sens maintenant. La confusion et l’amalgame n’ont jamais eu autant de place dans l’actualité française.

Craignez-vous une hausse des actes islamophobes?

L’événement est très frais. Donc automatiquement, il y a eu des réactions de la part de certaines personnes. Des actes antimusulmans ont été enregistrés, c’était à prévoir. Mais dès qu’on va s’éloigner de l’événement, on va revenir à son taux normal.

C’est quoi le taux normal?

Un rapport publié en septembre disait qu’il y avait une augmentation des propos islamophobes mais que les actes proprement dits étaient en régression. Avec ce qui s’est passé le 7 janvier, les actes vont suivre la parole. Mais je constate aussi de la part des autorités politiques, une meilleure appréhension de l’islamophobie. On voit désormais volontiers un ministre de l’Intérieur les condamner, un premier ministre s’élever contre les actes antimusulmans. C’est nouveau!

A l’antenne de Beur FM, dans la bouche des auditeurs comme dans celle des animateurs et des journalistes, on dénonce pourtant sans cesse le «deux poids deux mesures»?

Le sentiment d’ostracisme chez les musulmans est fort… Il y a une telle discrimination du point de vue du patronyme, du lieu d’habitation, de la couleur de peau, du niveau social. Les personnes qui vivent ces situations ressentent fortement l’injustice. Ils le traduisent par le «deux poids deux mesures».

C’est un sentiment ou une réalité?

C’est une réalité: les gens le vivent dans leur quartier. C’est le cumul de beaucoup de sentiments: celui d’être relégué, désigné du doigt, stigmatisé. Le sentiment qu’on ne les considère pas, alors qu’ils sont Français à part entière. Ils ne voient pas pourquoi ils seraient des sous-Français. Cela détermine aussi une conduite dans laquelle on se rassure: je ne suis pas tout seul. Il y a un effet miroir et d’entraînement qui génère des conflits, des positionnements, des postures de la part des musulmans.

Vous avez participé à la Marche des Beurs il y a 30 ans. Ce n’est pas la première fois qu’il y a une réaction très forte mais qui finalement se dissout sans apporter de vrai changement?

En France, grosso modo, sur le plan politique tout le monde est d’accord. En dehors de valeurs d’ajustement qui sont les 35 heures ou l’âge de la retraite, gauche et droite soutiennent le système économique. Les clivages se situent sur les questions identitaires et les questions sociales. Depuis trente ans, de façon récurrente, chaque consultation électorale est marquée par la question de l’immigration et de l’islam.

Ce n’était pas le cas dans les années '80?

Dans les années quatre-vingt, c’était encore l’après-’68 et on sortait des quarante glorieuses. D’une part, on était dans l’idée d’une société plus permissive. D’autre part, c’est à cette époque que font irruption les enfants de l’immigration sur la scène sociale, culturelle et politique française. Avant, on avait coutume de voir des immigrés qui n’existaient pas. Leur bleu de travail était une frontière que tôt ou tard ils devraient retraverser car ils allaient rentrer chez eux.

Mais ils ne sont pas rentrés!

Et on a oublié que ces gens-là avaient un sexe, qu’ils étaient mariés et qu’ils avaient des femmes. Les enfants sont arrivés au grand jour en disant: on est là! On existe! On est Français! La gauche était au pouvoir et tenait un discours d’ouverture. Il y a eu cette idée d’une France généreuse, que l’intégration allait marcher. Cela a culminé avec la Marche des Beurs, convergence 84, les marches pour la citoyenneté, l’émergence de SOS Racisme.

C’était une époque d’utopie?

C’était terrible au contraire! En 1983, on a massacré plus d’une centaine de personnes en France. J’ai moi-même dressé la liste que j’avais appelée «l’été meurtrier». Comme le magnifique film avec Isabelle Adjani qui était à l’affiche. Car l’été fut aussi meurtrier pour les jeunes maghrébins. Les crimes et les attentats racistes se succédaient en France. Le racisme culminait. Entre autres, l’affaire du meurtre de Habib Grimzi dans le Bordeaux-Vintimille. Il y avait eu toute une série de manifestations dans lesquelles François Mitterrand était notamment venu.

Malgré tout cette bonne volonté, pourquoi ce constat d’échec final?

Parce que la crise est arrivée. Le système politique français était désemparé face à ces banlieues. Et certains quartiers ont concentré tous les problèmes: chômage, manque de logements, discriminations, etc. Par ailleurs, la mondialisation nous a amené de nouvelles personnes. Dans certains pays musulmans, comme l’Algérie, sont apparus des mouvements islamistes. Les gouvernements en place les ont réprimés durement. Des gens ont trouvé refuge en France. Ces gens arrivaient de Syrie, d’Algérie, du Maroc, d’Egypte et ne comprenaient rien à la France. Ils étaient étrangers à la République. Ils se sont bombardés imams dans les quartiers et ont commencé à gérer les mariages, les enterrements. Le plus intime dans les familles… Ils ont pris un pouvoir énorme d’autant que les populations immigrées sont quasi analphabètes du point de vue de l’islam.

Il y a donc aussi un problème d’acculturation?

Oui. L’acculturation existe. Ces gens-là, venus en parlant l’arabe littéraire, en citant des versets du coran, se faisant passer pour des gens de la connaissance, ont pris le pouvoir de facto dans les quartiers. Et se sont érigés en interlocuteurs des collectivités locales et des élus locaux de gauche comme de droite. C’est ainsi que s’est développée une contestation de la société française à travers le seul élément disponible dans le quartier. Car le maillage du PS, du parti Communiste, des associations antiraciste ou des jeunesses chrétiennes avaient disparu.

Mais pourquoi n’y a-t-il pas eu l’émergence d’une élite musulmane de France?

Mais elle existe. Par exemple, la médecine française fonctionne avec 5 à 7000 médecins d’origine algérienne, nés en France ou issus de l’immigration. Vous avez encore des ingénieurs, des chefs d’entreprise, etc. Il y a une vraie élite musulmane. Ce qui me stupéfait, c’est que lorsque nous organisons des rencontres avec ces gens brillantissimes, au bout d’un moment, on retrouve le même discours que celui des jeunes des quartiers. Deux collectivités de la communauté musulmane très différentes disent la même chose: dans ce pays, on n’est pas respecté. On n’est pas considérés comme Français!

N’est-ce pas le problème d’une France politique très conservatrice, qui garde le pouvoir entre les mains d’une forme d’aristocratie?

Il y a effectivement un blocage institutionnel en haut. La classe politique ne veut pas intégrer les nouveaux venus. Elle fonctionne dans un système de caste qui exclut les musulmans. La presse aussi à sa part de responsabilité. Les journalistes français, surtout ceux qui sont dans les médias d’informations rapides, malheureusement ne sont pas des gens cultivés. Ils sont fainéants et travaillent dans l’urgence. Leurs sujets manquent de culture, manquent d’approfondissement. Et reproduits 10, 20, 30 fois dans la journée, ils donnent une information tronquée, qui élargit le fossé entre les gens. Manuel Valls lui préfère parler de l’apartheid social dans les quartiers.

Mais il y a des ministres issus de l’immigration !

Le ministre des anciens combattants, Kader Arif, avait fait une pastille audiovisuelle pour diffusion avant le journal de 20heures de France Télévisions pour rappeler le rôle des troupes maghrébines pendant les deux guerres mondiales. Et dans une réunion de présentation, Alain Finkielkraut lui dit: «Mais M. Arif pourquoi faites-vous ça, ces gens-là ne sont pas dans le roman français.» Voilà, c’est dit nous ne sommes pas dans le roman français.

Selon vous, les immigrés européens, de culture chrétienne, sont davantage dans ce roman français?

Bien sûr. De grands écrivains et penseurs sont au Panthéon, intégrés dans l’histoire de la France, alors qu’ils sont des étrangers. Regardez le groupe Manouchian est au Mur des fédérés du Père Lachaise. Pas nous… Il y a un problème avec la guerre d’Algérie, avec la décolonisation. C’est comme si le temps s’était arrêté et suspendu.

Vous exigez une place dans l’histoire de France?

Manuel Valls a raison de dire que sans les juifs, la France n’est pas la France. Et il est odieux qu’un chef d’Etat étranger vienne dire: venez en Israël! De la même façon, les arrière-petits-enfants de musulmans qui sont morts pour la France font la France. Et cela remonte bien avant la 1re guerre mondiale. Sans eux aussi la France n’est pas la France.

Cette parole vous manque?

Oui. Les musulmans n’ont pas été réintégrés dans cette histoire. Dans ce contexte, il ne sert à rien de dire aux jeunes de respecter une minute de silence. Ils vont rigoler ou se taire! Encore une fois le «deux poids deux mesures»!

Mais comment alors imprégner les jeunes des valeurs de la République?

Il faut parler aux jeunes de leur histoire. Mieux enseigner la guerre d’Algérie, la colonisation. Montrer ce que la France a fait. Ce qu’elle n’a pas fait. Comment elle s’est comportée. Il ne fait pas confondre l’état Français et la République. Nous avons la chance de vivre en France. Et nous devons avoir une pédagogie par rapport aux pays musulmans qu’ils observent via les réseaux sociaux ou Al-Jazira. Il y a en Irak, en Afghanistan, au Yémen, au Soudan, au Mali, des groupes islamiques qui veulent en découdre avec leur régime. Mais ils sont dans une logique qui n’est pas la nôtre. Nous, nous sommes liés à un contrat social qui fait la France. On doit avancer avec cette idée de fédérer tous les enfants de la République dans la laïcité. Mais les musulmans ne se sentent pas vraiment représentés dans le champ politique français.

Il y a urgence à corriger?

Il y a surtout un enjeu qui nous dépasse. La France est attendue et observée. Elle reste un phare pour le reste de l’Europe. A la fois, la France a la plus forte population musulmane en Europe, et elle a toujours eu vocation à montrer le chemin. C’est n’est pas un hasard si cinquante chefs d’Etat sont venus à Paris lors de la marche républicaine. La France reste un modèle.

Créé: 26.01.2015, 10h18

Nacer Kettane, Français d'origine algérienne, est aujourd’hui le PDG de Beur FM et de Beur TV.

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