À Hong Kong, le «Dr Frankenstein chinois» affirme ne rien regretter

GénomeLe «père» de bébés génétiquement modifiés a livré ses premières explications, mercredi, lors d’un congrès. Récit.

Le biologiste He Jiankui, par qui le scandale est arrivé, mercredi, au deuxième sommet international sur l’édition du génome humain, à Hong Kong.

Le biologiste He Jiankui, par qui le scandale est arrivé, mercredi, au deuxième sommet international sur l’édition du génome humain, à Hong Kong. Image: Keystone

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Il a osé. Unanimement décrié par la communauté scientifique pour avoir donné naissance, comme il l’assure, aux premiers bébés de l’histoire génétiquement modifiés, He Jiankui s’est présenté, mercredi à Hong Kong, devant ses pairs malgré le tollé déclenché par ses prétendus travaux. Et les explications qu’il a données sont édifiantes.

Vingt minutes durant, le biologiste chinois, qui dirige un laboratoire à Shenzhen, dans le sud de la Chine, s’est exprimé devant un amphithéâtre bondé de l’Université de Hong Kong, rempli des sommités de la génétique rassemblées pour le deuxième sommet international sur l’édition du génome humain.

D’un ton posé, il a détaillé le processus qui l’aurait mené à intervenir sur des gènes dans le but de rendre des bébés à naître résistants au virus du sida. «Je dois présenter mes excuses pour le fait que ce résultat ait fuité de façon inattendue», a prononcé He Jiankui en guise d’introduction, en référence aux vidéos diffusées dimanche sur YouTube où il explique la «paternité» des jumelles à l’ADN corrigé. Des vidéos qui ont eu l’effet d’un coup de tonnerre chez les chercheurs, abasourdis par les nombreuses transgressions des règles éthiques.

Justification

Impassible, He Jiankui a justifié son expérimentation, qui n’a pour l’instant donné lieu à aucune publication scientifique et ne peut donc être vérifiée, mais qui a provoqué un tollé parmi les scientifiques, en particulier chinois. Alors que l’infection au virus du sida baisse globalement, elle est en hausse en Chine, explique le Dr He. Et c’est pour réparer les «discriminations» dont sont victimes les malades du sida en Chine, mais aussi pour lutter contre la «menace» de ce virus et pallier l’absence de vaccin et «de guérison complète», qu’il a décidé d’investiguer sur le gène CCR5. Éliminer celui-ci renforcerait une résistance au VIH, selon lui.

Il utilise pour ce faire la technologie CRISPR-cas9, une méthode qui sectionne l’ADN pour mieux le réparer – des sortes de ciseaux génétiques couplés à une enzyme (cas9) qui découpe l’ADN. Fort des succès rencontrés, selon le Dr He, lors d’expérimentations menées sur des singes, il saute le pas et décide d’expérimenter la technique CRISPR-cas9 sur des embryons humains viables et à naître. Or cette technique ne peut être utilisée pour des essais cliniques qu’en l’absence d’alternatives ou de traitements. Et c’est ainsi que deux fillettes seraient nées il y a quelques semaines.

Assailli de questions de scientifiques dans la salle, dont nombre ont taclé son «irresponsabilité», le Dr He a expliqué sans se départir qu’une deuxième grossesse était en cours avec un embryon génétiquement modifié. Mais «une pause est observée dans les essais cliniques compte tenu de la situation actuelle», a-t-il expliqué.

Huit couples de cobayes

Au total, huit couples auraient accepté de servir de cobayes, tous «éduqués et qui comprenaient les risques», assure-t-il. Des couples recrutés en dehors de tout cadre réglementaire.

Les autorités locales et la Southern University of Science and Technology, à laquelle le Dr He est rattaché, disent ne jamais avoir vu de protocole déposé par ce chercheur pour indiquer ce qu’il entendait faire. La recherche aurait été conduite «en dehors du campus», selon l’université, qui se dit «profondément choquée» face à cet essai qui, s’il est avéré, a «gravement violé l’éthique académique et les codes de conduite».

À la question «Pourquoi avoir travaillé dans le secret total si ce n’est parce que vous saviez que vos essais étaient illégaux?», He Jiankui répond qu’il a informé «des experts et des professeurs en Chine et aux États-Unis» de l’avancée de ses travaux. Il prétend aussi avoir financé lui-même la dernière phase des essais.

Fustigeant l’irresponsabilité du Dr He, David Baltimore, le président du sommet, a pris la parole pour faire un mea culpa et constater «l’échec de l’autorégulation de la communauté scientifique», lié au «manque de transparence».

Et la session s’est terminée, laissant l’audience incrédule et «dans l’attente de développements», comme le résume Ayo Wahlberg, anthropologue danois, selon qui «la seule certitude est que l’éthique a été bafouée».

(24 heures)

Créé: 28.11.2018, 19h58

Ambiguïté chinoise face à la recherche

Législation

La Chine veut devenir un leader de la recherche sur les embryons humains, avec une réglementation plus permissive que d’autres puissances scientifiques.
En matière de reproduction assistée et de recherche sur les cellules souches embryonnaires, le Ministère de la santé et le Ministère des sciences et de la technologie ont édicté des règles et guides de bonne pratique. La recherche sur l’embryon et les cellules souches embryonnaires humaines est autorisée, y compris sur des embryons humains viables. Des garde-fous prévoient cependant qu’il est interdit d’implanter des embryons génétiquement modifiés chez des femmes ou des animaux.
Mais selon Qiu Renzong, pionnier des questions bioéthiques en Chine, les chercheurs échappent souvent aux sanctions car ils n’ont de comptes à rendre qu’à leur institution. Et certaines ne prévoient aucune punition en cas de faute professionnelle. «La Chine protège beaucoup les scientifiques. Si on fait une petite erreur, ça s’arrête là, il n’y a pas de sanction», a-t-il déploré mardi à Hong Kong, soulignant également le manque de connaissance des instances de régulation sur les questions éthiques et les zones grises soulevées par l’édition génomique. M.CL.

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