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Le Big Brother chinois rêve de noter l'ensemble de ses citoyens

Après avoir obtenu la présidence à vie, Xi Jinping veut désormais étendre le contrôle de l’État grâce à un système de crédit social.

Être diplômé, avoir un emploi stable, payer ses factures à temps, avoir des amis bien notés, autant de critères qui influent déjà sur les notes de crédit social de millions de Chinois, pour l’instant des projets pilotes que Pékin entend unifier et systématiser.
Être diplômé, avoir un emploi stable, payer ses factures à temps, avoir des amis bien notés, autant de critères qui influent déjà sur les notes de crédit social de millions de Chinois, pour l’instant des projets pilotes que Pékin entend unifier et systématiser.
Reuters

Shi Kai est un consommateur fidèle, une personne exemplaire, à tout point de vue. Du moins si l’on en croit le groupe Alibaba, le géant chinois de l’e-commerce et du paiement mobile. À force de tout acheter en ligne, ce Chinois trentenaire a obtenu 750 points sur Sesame Credit, une app de crédit social lancée au début de 2015 par Alibaba.

Le voyant bleu qui s’affiche sur son téléphone donne droit à un tas d’avantages: Shi Kai peut dormir dans certains hôtels sans laisser de caution, utiliser une file spéciale à l’aéroport, louer un ordinateur pendant un an ou emprunter l’équivalent de 1500 francs. «C’est très utile, je n’ai plus besoin de carte de crédit ou d’avoir des espèces sur moi, le smartphone suffit», raconte le jeune homme. Mais si ce cadre supérieur a obtenu un si bon score, c’est aussi parce qu’il est diplômé et qu’il a un emploi stable. Avant d’attribuer une note, Sesame Credit demande en effet à ses utilisateurs de donner le maximum d’informations les concernant.

Selon Alibaba, pourtant, Sesame Credit doit simplement favoriser l’accès au crédit pour «des millions de consommateurs» et créer un environnement de confiance pour les 340 millions d’acheteurs et de vendeurs qui font leur marché sur les différentes plates-formes de cet Amazon chinois.

Algorithme mystérieux

En réalité, cela va beaucoup plus loin. Les personnes qui ont gardé le même numéro de téléphone pendant longtemps, qui paient leurs factures à temps, qui conduisent une voiture haut de gamme ou qui ont des amis eux-mêmes bien notés peuvent faire monter leur score, ou inversement. En 2015, Alibaba affirmait déjà que des propriétaires pourraient donner leur logement à tel ou tel locataire en fonction de leur note. Problème: personne ne sait comment l’algorithme est déterminé ou si les données sont bien protégées. Les ONG, de leur côté, craignent que le pouvoir ne récupère ce mécanisme pour mieux surveiller la population, priorité historique du Parti communiste chinois (PCC), qui gouverne le pays sans partage depuis 1949.

«Le crédit social n’arrive pas en Chine par hasard, explique Zeng Jing, chercheuse à l’Institut Hans-Bredow, à Hambourg. Ces dix dernières années, la Chine a été marquée par une série de scandales: lait en poudre contaminé à la mélamine, vaccins périmés… Dans ce contexte, la population veut savoir à qui elle a affaire. D’une certaine manière, le crédit social répond à ce problème.» Il résoudrait aussi un autre souci: en Chine, selon Reuters, seules 300 millions de personnes ont une note financière, dans un pays qui compte potentiellement 800 millions d’emprunteurs. Par ailleurs, le système actuel ne s’appuie que sur les données des banques traditionnelles. Or un nombre croissant de Chinois utilisent désormais les services de banque en ligne proposés par les géants chinois du Web, comme Alibaba.

Surveillance de masse

Le groupe de Jack Ma, troisième fortune de Chine, n’est pas le seul à expérimenter le crédit social. Le gouvernement chinois a donné son feu vert à sept autres entreprises. Au début de février, Tencent a lui aussi lancé un mécanisme concurrent, mais le mastodonte de la messagerie instantanée et des jeux vidéo a dû rétropédaler le lendemain, sous la pression de la Banque centrale de Chine, qui s’apprête, elle aussi, à lancer son propre système de crédit social dans les prochains mois, selon le Financial Times. Toutes ces initiatives, publiques et privées, font en fait partie d’un plan politique plus large, visant à attribuer une note à chaque personne, privée ou morale, d’ici à 2020. «C’est un programme massif et très ambitieux, explique Maya Wang, chercheuse pour Human Rights Watch à Hongkong. La surveillance de masse est un impératif politique. Le gouvernement chinois va donc mettre des moyens énormes sur le crédit social.»

À terme, tous ces projets pilotes pourront en effet être fusionnés pour donner naissance à un crédit social unique. Si les détails sont flous, la Chine a tout de même publié en 2014 un document cadre, d’une vingtaine de pages, qui n’oublie personne: particuliers, entreprises, fonctionnaires, ONG, médecins… Tous seront notés. Le gouvernement veut «élever l’honnêteté de la société tout entière» et établir une «culture de la sincérité». Selon le texte, vendre des produits dangereux pour la santé fera baisser la note, tout comme l’évasion fiscale, la publicité mensongère, la vente de contrefaçons ou le travail au noir. Du côté des moyens, les autorités citent le croisement des informations, la publication de «listes noires» ou encore l’octroi de titres symboliques pour les éléments méritants, conformément à la tradition communiste des «ouvriers modèles».

Pour le moment, les utilisateurs de Sesame Credit semblent plutôt satisfaits. «Si quelqu’un a une mauvaise note, c’est son problème!» répond Shi Kai, le consommateur modèle, quand on lui demande s’il faut vraiment trier la société entre ses bons et ses mauvais éléments. «En Chine, l’intérêt collectif prime sur les libertés individuelles. Mais surtout, la plupart des gens n’ont pas encore compris qu’un système de crédit social pourrait mener directement à une intrusion dans leur intimité. Il faudrait un vrai débat sur le thème, chose impensable en Chine», conclut la chercheuse Zeng Jing.

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