La contestation résiste à l’opération «rues propres»

Hong KongLes pro-Pékin ont tenté en vain de «nettoyer Hong Kong» ce week-end pour en finir avec le mouvement de protestation.

Malgré des forces de l’ordre omniprésentes et la gare du quartier barricadée par les autorités, plusieurs milliers de Hongkongais ont occupé un centre commercial de Yuen Long pour commémorer la répression policière sanglante du 21 juillet.

Malgré des forces de l’ordre omniprésentes et la gare du quartier barricadée par les autorités, plusieurs milliers de Hongkongais ont occupé un centre commercial de Yuen Long pour commémorer la répression policière sanglante du 21 juillet. Image: ISAAC LAWRENCE/AFP

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La gueule quelconque de Junius Ho, lunettes arrondies de dur à la tâche et raie sur le côté, est plutôt du genre à susciter l’indifférence. Elle est pourtant devenue la bête noire des manifestants de Hong Kong. À tel point que les chevaux dont cet avocat et politicien est propriétaire au prestigieux Jockey Club sont cloués à l’écurie, par peur de chahuts lors des courses. Il faut dire que ce cacique pro-Pékin voue ceux qui parlent d’indépendance à être tués «sans pitié» et lève le pouce pour soutenir la répression la plus brutale.

Dernière provocation en date: un appel à donner le coup de grâce à ce mouvement de protestation qui s’éternise – plus de cent jours, 40% de touristes chinois en moins en août, un record de plus de 2 millions de participants (plus du quart de la population) le 16 juin, et encore 1,7 million le 18 août… Le retrait de la loi d’extradition vers la Chine, le 9 septembre, a cependant ouvert une période de flottement dans la mobilisation. Depuis, les actions restent quotidiennes, mais les Hongkongais n’ont pas repris massivement la rue.

Bataille des «Lennon Walls»

Au début de la semaine, Junius Ho a donc posté une vidéo sur les réseaux sociaux, proposant de «nettoyer Hong Kong» ce samedi 21 septembre. À ses dires, 30'000 «volontaires» devaient lui prêter main-forte. Leur objectif: les «Lennon Walls», la centaine de murs d’affiches posées par les manifestants (à l’image de ceux qui avaient fleuri en 1980 à la mort du martyr des Beatles), devenus les points de ralliement et les symboles du mouvement.

Mais lors d’une conférence de presse vendredi, des étudiants – théâtralement masqués, coiffés de casques de chantiers jaunes ou les yeux cachés sous des lunettes rondes aux verres miroirs – ont quant à eux béni ceux qui défendraient les murs, en «contre-attaquant» les nettoyeurs.

Comme prévu samedi, nombre de «Lennon Walls» sont arrachés et karcherisés, parfois sous garde policière, par les «tee-shirts blancs» – uniforme des pro-Pékin par contraste avec le noir des manifestants. De leur côté, les prodémocratie, plutôt que de défendre leurs vieilles affiches, créent de nouvelles «installations». À la station de métro Long Ping, près de la frontière avec Shenzen, la porte du continent, une passerelle de sortie est pavée dans la nuit de portraits de Junius Ho. Les légions d’usagers lui roulent sur le visage, beaucoup sautillent, tapent du pied et le piétinent en signe de dédain.

Face à une affiche de Junius Ho à moitié brûlée collée sur une colonne, une jeune scout en chemise bleu ciel prie au-dessus d’un reposoir à bâtons d’encens. On joue une musique funéraire sur une enceinte, pour compléter cette mascarade de veillée mortuaire. «Nous prions pour qu’il aille en enfer, et que pour sa prochaine vie, il se réincarne en canard ou en cafard», explique Kay, 18 ans, un des jeunes qui observe avec malice et distribue de l’encens à qui veut. La police débarque, tous disparaissent comme si de rien n’était.

Échauffourées à Yuen Long

En fin de journée, les unités antiémeute sont omniprésentes dans cette banlieue nord. De longue date, une veillée protestataire est prévue à la gare de Yuen Long, pour commémorer une répression sanglante, deux mois plus tôt, par des hommes des triades et supporters de Pékin. Les autorités ont barricadé la gare.

Mais soudain, à 19 heures, comme sortis de nulle part, les opposants à Pékin envahissent une mezzanine du centre commercial voisin, le Yoho Mall. Elle se couvre de silhouettes noires et de masques hygiéniques, tandis que des «black blocks» casqués et armés montent la garde et font la ronde. Quelques centaines d’abord, ils sont plusieurs milliers deux heures plus tard. Électrisés, ils hurlent des slogans qui rappellent les violences du 21 juillet («Personne n’est venu à notre secours!»), chantent un hymne devenu iconique, «Gloire à Hong Kong», et font trembler les vitrines des boutiques de luxe.

«C’est après avoir vu qu’un million de personnes étaient descendues dans la rue le 9 juin, et que le gouvernement ne répondait pas à leurs exigences, que j’ai commencé à manifester», explique Ng, 21 ans, étudiant en ingénierie, assis dans un coin. «Tant que la police ne fera pas face à la justice, les Hongkongais continueront de manifester», semble-t-il certain, se disant soutenu par sa famille, malgré la peur des arrestations et des violences. Parmi les jeunes comme lui, il y a quelques Hongkongais plus âgés, telle Miss Law, infirmière de 40 ans, dont le masque est orné d’un nounours jaune enchaîné. «Nombre de mes collègues à l’hôpital sont comme moi très en colère depuis les violences policières du 21 juillet», confie-t-elle. «La police n’attaque pas seulement les jeunes en noir, mais aussi de simples citoyens. Heureusement, ces jeunes nous protègent.» La solution, selon elle? «Mettre en place une commission d’enquête sur les violences policières qui ne soit pas conduite par la police, mais par des personnalités dans lesquelles nous avons confiance.» Dégradations, graffitis, alarme à incendie qui retentit, le Yoho Mall finit par être évacué. Les simples citoyens comme Miss Law filent. Place aux barricades, aux lacrymos et aux escarmouches, jusqu’au dimanche après-midi, dans de nombreux quartiers, pour rappeler que le mouvement hongkongais est loin d’être terminé.

Créé: 22.09.2019, 21h35

Chronologie

Février 2019
Proposition par l’Exécutif hongkongais d’une loi d’extradition vers certains pays, et surtout vers certaines provinces de la Chine continentale, suite à une affaire de meurtre par un Hongkongais à Taïwan.
31 mars
Première manifestation organisée par le Front civil des droits de l’homme: 130'000 participants selon les organisateurs.
9 juin
Plus d’un million de manifestants.
15 juin
Le manifestant Ling-Kit Leung, 35 ans, se suicide après avoir placé une banderole contre la loi d’extradition.
16 juin
Record de plus de deux millions de manifestants, soit plus du quart de la population de l’île.
21 juillet
Violentes attaques par des pro-Pékin contre des manifestants prodémocratie à la station de Yuen Long, proche de la «frontière» avec la Chine.
18 août
Manifestation contre les violences policières qui réunit 1,7 million de personnes.
9 septembre
Carrie Lam, la cheffe de l’Exécutif hongkongais, annonce le retrait de la loi d’extradition et le lancement d’une enquête interne par la police.
20 septembre
Rapport d’Amnesty International dénonçant des «arrestations arbitraires, passages à tabac et actes de torture».

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