Kim Jong-un, le gamin propulsé à la tête du régime de Pyongyang

Corée du NordLe leader nord-coréen s’apprête à défier Trump l’arme nucléaire à la main. Portrait d’un dirigeant inquiétant et énigmatique.

À peine trentenaire, Kim Jong-un a écarté ou exécuté méthodiquement les seules figures qui auraient pu lui faire de l’ombre.

À peine trentenaire, Kim Jong-un a écarté ou exécuté méthodiquement les seules figures qui auraient pu lui faire de l’ombre. Image: DR

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On lui avait prédit un destin de marionnette. Aujourd’hui, le leader nord-coréen Kim Jong-un tutoie Donald Trump fort de son arsenal atomique et a déjoué les pronostics, imposant sa main de fer à Pyongyang. Retour sur le parcours détonnant de l’héritier de la seule dynastie «communiste» de la planète qui s’apprête à rencontrer le président américain, lors d’un sommet historique prévu ce mardi à Singapour.

Kim Jong-un est beaucoup plus audacieux que son père. Pour Kim Jong-il, la bombe était une carte de négociation. Pour son fils, elle est un moyen d’accroître l’influence de la Corée du Nord sur la péninsule. Dès son avènement, le jeune homme a accéléré la fuite en avant atomique du régime, la portant en quelques années à un point de non-retour. «Il s’est délibérément mis dans une impasse nucléaire», confirme Antoine Bondaz, chercheur à la Fondation pour la Recherche Stratégique.

Alors que son père jouait à «retenez-moi ou je fais un malheur» pour négocier une aide économique avec George W. Bush, le jeune maréchal garde les yeux rivés sur son objectif: se doter d’une capacité nucléaire autonome. Pendant six ans, il ignore tous les appels du pied diplomatiques de l’administration Obama avant de tester son premier missile balistique intercontinental, le jour de la fête de l’Indépendance américaine, le 4 juillet 2017. Un bras d’honneur culotté au nouvel hôte de la Maison-Blanche, Donald Trump.

Le règne par la terreur

À peine trentenaire, Kim Jong-un a écarté ou exécuté méthodiquement les seules figures qui auraient pu lui faire de l’ombre. En moins de deux ans, la fameuse «bande des sept» a été placée sur la touche sans ménagement. C’est ainsi que l’on surnomme les caciques grisonnants qui ont marché aux côtés du jeune héritier, derrière la Cadillac noire emportant la dépouille de son père, en décembre 2011. À l’époque, la plupart des experts, prédisaient que le jeune homme serait une marionnette manipulée par la vieille garde. Mais, très vite, le troisième des Kim s’émancipe. Un à un, les galonnés sont mis à l’écart.

Le 8 décembre 2013, Kim Jong-un «tue» définitivement «le père». Il s’offre le scalp de son oncle par alliance, Jang Song-thaek. La mise en scène est glaçante et sert d’avertissement à tous les ambitieux. Jamais dans l’histoire du système une purge n’a été aussi spectaculaire et brutale. Quelques jours plus tard, celui qu’on surnommait le «régent de Pyongyang» est abattu pour «factionnalisme», accusé d’avoir fomenté un coup d’État. Les images de sa chute passent en boucle sur la télévision d’État. L’ère Kim Jong-un commence véritablement. Tandis qu’à Pyongyang, chacun rentre la tête entre les épaules, la planète connectée paraît subjuguée par cette démonstration de barbarie froide, à l’aube du XXIe siècle.

Une mère danseuse

Pour comprendre la réussite du troisième des Kim, il faut s’attarder sur la figure maternelle, Ko Yong-hui, d’origine nipponne, le grand amour de son père dictateur. «C’était une danseuse, elle savait exprimer ses sentiments par les gestes. Sa mère lui a transmis sa personnalité extravertie, ce don inné pour la communication», estime Michael Madden, fondateur du site North Korea Leadership Watch, qui scrute la famille des Kim. Certes, le jovial maréchal, sculpté par la propagande, marche sur les traces de son grand-père Kim Il-sung, mais ce large sourire expressif est aussi l’héritage secret d’une Japonaise. Une origine sulfureuse, alors que le régime a bâti sa légitimité sur la libération nationale face au maître colonial nippon. Un lourd secret de famille que le régime tente de camoufler à tout prix. «C’est comme si on annonçait à Hitler que sa mère était juive» résume Ken Sato, de l’ONG «Human rights in Asia».

Une mère d’autant plus aimée qu’elle lui est arrachée par l’éloignement géographique et la maladie. Dès la fin de l’école primaire, la douceur de la petite enfance dans les palais de Pyongyang laisse place aux troubles de l’exil. La progéniture royale est envoyée en Suisse pour étudier. À Berne, il mène en apparence une vie anodine d’enfants de diplomates. «Nous habitions une maison banale, et faisions comme si nous étions une famille normale. J’étais leur mère», racontera sa tante Kim Yong-suk.

Adolescence en Suisse

À l’école, le futur héritier apprend l’anglais, quelques rudiments de français et parle le «Berndeutsch». Mais Kim Jong-un est tout sauf un intellectuel. Il faut dire que la fratrie est championne de l’absentéisme. Des absences toujours justifiées par les «parents», pour camoufler la vie de jet-set des princes déguisés en fils d’employés d’ambassade. Mais, sa véritable passion est le sport, le basket en particulier. Le jeune Jong-un dort avec un ballon dans son lit. Son idole est Michael Jordan. Sur le terrain, l’élève effacé se mue en bête de compétition. Mauvais perdant, l’enfant timide s’affirme en leader. De rares témoignages le décrivent comme une forte tête. De retour au pays, le «prince Jong-un» bouscule les vaches les plus sacrées du régime. Il ne se doute pas que grâce à son audace, il est en train de marquer des points décisifs dans la course à la succession dynastique. Son tempérament bien trempé impressionne son père. «Ce n’était pas un fauteur de troubles, mais il avait un tempérament colérique et faisait preuve de peu de tolérance», précise sa tante. Savait-il que son père le destinait à la plus haute responsabilité? Les témoignages divergent, alors que la succession n’a été officiellement tranchée qu’en 2010.

Les traces de l’Occident

Que reste-t-il de cette adolescence suisse? Un goût prononcé pour les fromages alpins, qu’il se fait régulièrement livrer à Pyongyang, et la construction d’une station de ski modèle à Masik. Lors de son accession au trône, les spécialistes brodent à l’envi sur son éducation, espérant que celle-ci le conduira à l’ouverture de son pays. Cette expérience a certainement appris à Kim Jong-un le fonctionnement du monde développé et démocratique, mais il a aussi découvert le regard que l’Occident porte sur son futur royaume.

Que pense-t-il du système occidental? Est-il prêt à des compromis? Lors des cinq premières années de son règne, il a soigneusement maintenu l’isolement de son pays et de ses sujets. Si l’expérience suisse n’engendre pas une remise en cause fondamentale de la politique dynastique, elle permet à Kim Jong-un de mieux manier les armes de ses adversaires, et par conséquent de mieux assurer sa survie.

«La piste Kim: voyage au cœur de la Corée du Nord», Sébastien Falletti, Éditions des Équateurs, 2018 (24 heures)

Créé: 11.06.2018, 06h42

Sommet historique et inédit entre Kim et Trump

Le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un et le président des États-Unis Donald Trump sont arrivés dimanche à Singapour, deux jours avant leur rencontre historique qui pourrait lancer la dénucléarisation de la Corée du Nord et mettre fin à son isolement. Les deux dirigeants vont également discuter d’un possible accord de paix, soixante-cinq ans après la fin de la guerre de Corée. Kim Jong-un est arrivé le premier, à bord d’un avion prêté par la Chine. Il était accompagné de son ministre des Affaires étrangères Ri Yong-ho et de Kim Yong-chol, un proche qui a joué un rôle clé pour la mise en place de cette rencontre. Sa jeune sœur, Kim Yo-jong, a également été aperçue dans la délégation. Le président américain est notamment accompagné de son secrétaire d’État Mike Pompeo, qui a rencontré à deux reprises Kim Jong-un, de son conseiller à la sécurité nationale, John Bolton, du secrétaire général de la Maison-Blanche, John Kelly, et de sa porte-parole Sarah Sanders. Le ton très dur adopté par John Bolton le mois dernier a failli faire capoter le sommet. Il avait appelé la Corée du Nord à suivre le modèle libyen dans les négociations. La Libye a renoncé unilatéralement à son programme nucléaire en 2003, mais son dirigeant Muammar Kadhafi a été tué en 2011 par des rebelles soutenus par l’Otan. L’issue de ce sommet est particulièrement incertaine, mais la rencontre relève de l’Histoire. Les États-Unis et la Corée du Nord étant ennemis depuis la guerre de Corée (1950-1953), aucun président américain ne s’est jamais entretenu avec un dirigeant nord-coréen de visu ou même par téléphone. Les deux hommes ont rendez-vous mardi à 09 h 00 (03 h 00 heure suisse) au Capella, un palace de Singapour. Y.V. avec Reuters

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