Kim Jong-un réussit sa percée

SommetÀ Singapour, le dirigeant nord-coréen a obtenu des gages de Donald Trump en échange d’engagements vagues.

Une poignée de main historique qui vaut reconnaissance internationale pour le dictateur de Pyongyang.

Une poignée de main historique qui vaut reconnaissance internationale pour le dictateur de Pyongyang. Image: Keystone

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Dans son catafalque de verre, sous les ors funèbres de son mausolée à Pyongyang, le père de Kim Jong-un a peut-être esquissé un sourire narquois. Ce dictateur cinéphile aurait sans doute goûté la saillie lancée par son fils lors de sa rencontre historique avec Donald Trump, mardi à Singapour. «Beaucoup penseront que ceci est un film de science-fiction», a déclaré l’héritier de la seule dynastie communiste de la planète, après avoir longuement serré la main du président américain, sous les voûtes blanches du très colonial hôtel Capella, sur l’île de Sentosa.


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Pourtant, pour la première fois, un dirigeant nord-coréen a bien tenu un tête-à-tête avec la première puissance mondiale, qui le menaçait du «feu et de la fureur» il y a seulement quelques mois. Le dictateur trentenaire a effectué un sans-faute pour sa première sortie sur la scène globale après sept ans reclus dans son royaume ermite, ponctué seulement de visites en Chine et en Corée du Sud. Sourire enjoué dans son costume Mao sombre, il a affiché l’assurance d’un vieux routier de la diplomatie face à l’imprévisible Trump qui l’avait traité «d’homme fusée».

Surtout, Kim a gagné du temps en négociant le lancement d’un processus de négociation, sans faire aucune concession tangible dans le communiqué conjoint conclu avec Washington. «C’est un document très bon pour Kim. Il est peu substantiel sur la dénucléarisation. Il est étonnant que les Américains aient accepté cela», analyse Chad O’Caroll, le directeur de NK News, site spécialisé sur la question nord-coréenne basé à Séoul.

«Nouvelle relation»

Les deux adversaires s’engagent à établir une «nouvelle relation» et un «régime de paix», mettant fin à la guerre de Corée (1950-1953), une priorité pour un régime en état de siège permanent. En retour, Kim promet de «travailler à une dénucléarisation complète de la péninsule», mais sans offrir d’engagement concret, contrairement aux pronostics des experts qui misaient sur un retour des inspecteurs de l’Agence internationale pour l’énergie atomique (AIEA), ou le démantèlement de missiles balistiques intercontinentaux.

Cette formule générale met sur la table le retrait des troupes américaines postées en Corée du Sud, voire celui des bombardiers stratégiques basés au Japon ou à Guam. «La Corée du Nord sort renforcée et les États-Unis n’ont rien obtenu. Le document n’a aucune valeur pratique. Les Américains auraient pu exiger de sérieuses concessions, mais cela n’a pas été fait», juge Andrei Lankov, de l’Université Kookmin à Séoul. Le démantèlement d’un site de missiles, annoncé par Trump en conférence de presse, ne fait pas partie du document conjoint.

Concession inattendue

Mieux, le dirigeant nord-coréen a arraché une concession inattendue: la suspension des exercices militaires américano-sud-coréens, durant la période des négociations. Ces «jeux de guerre» annuels sont un épouvantail pour l’Armée populaire de Corée (APC), qui aime les présenter comme des préparatifs d’invasion «impérialistes». Elle est un premier pas vers les «garanties de sécurité» qu’exige Pyongyang en échange de son abandon de la bombe.

Isolé diplomatiquement, étranglé par les sanctions et menacé d’une frappe préventive il y a six mois, le dictateur stratège a réussi un rétablissement spectaculaire grâce à son offensive de charme. La Maison-Blanche s’est résignée à une dénucléarisation par «étapes», assortie d’aucune date butoir, lui donnant l’espoir de traverser «l’orage Trump». Et il est désormais devenu fréquentable, ayant rencontré en quelques semaines les deux dirigeants les plus puissants de la planète que sont Donald Trump et le président chinois Xi Jinping, en attendant le Russe Vladimir Poutine après le Sud-Coréen Moon Jae-in.

Dans l’île-État, il s’est même offert une balade nocturne, affichée en une du quotidien du Parti des travailleurs, signalant l’entrée dans une «ère de changement» centrée sur le développement économique. Le maréchal élevé en Suisse mise sur la croissance pour assurer son avenir et recherche des investisseurs étrangers. Le pas de deux à Singapour signale l’ouverture d’une nouvelle étape de son règne, après sept années consacrées à la consolidation de son pouvoir intérieur et à l’acquisition d’une panoplie nucléaire.

Mais l’étau des sanctions demeure implacable en dépit des sourires affichés par Trump à Singapour, «frappant 90% de l’économie nord-coréenne», rappelle O’Caroll. Pour alléger ce fardeau, Kim devra rapidement faire des gestes tangibles sur le nucléaire pour maintenir la dynamique.

Bientôt à la Maison-Blanche?

Cependant, il peut désormais compter sur l’appui du grand frère chinois qui plaide déjà pour un allégement des sanctions internationales. Sur la frontière sino-coréenne, le commerce semble déjà reprendre de plus belle après une année 2017 noire, selon des témoins sur place, sapant la stratégie de «pression maximale» de Washington. Dans la nuit moite de Singapour, le troisième des Kim a décollé à bord du Boeing 747 prêté par son allié chinois Xi, après avoir tenu à merveille son rôle. Il lui reste à décrocher une visite à la Maison-Blanche pour parachever sa percée internationale.


Scepticisme et expectative aux États-Unis

«Du show plus que des résultats.» Pour Stephan Haggard, directeur du programme Corée Pacifique à l’Université de Californie à San Diego, Donald Trump n’a rien obtenu de substantiel de la part de Kim Jong-un à Singapour. «Le texte signé mardi est à l’image de la politique étrangère du président des États-Unis», poursuit-il. «Il n’y a rien de concret. Tout est fait pour permettre à Donald Trump de vanter ses résultats et de se vendre comme un excellent négociateur. Mais jusqu’ici, il a surtout cassé les traités signés par les États-Unis, comme celui sur le nucléaire iranien, et il n’a que peu de résultats à offrir aux Américains.»

L’expert est néanmoins «disposé à donner du temps» à Donald Trump avec Kim Jong-un. «C’est bien de voir les deux dirigeants se parler et j’espère que Washington va pouvoir obtenir des concessions de la part de Pyongyang. Mais à l’heure actuelle, il n’y a pas grand-chose. Même la déclaration commune signée en 2005 à l’issue des négociations entre les États-Unis, la Chine, la Russie, le Japon, la Corée du Sud et la Corée du Nord était plus spécifique et plus robuste que celle-ci. Et pourtant, cet accord de 2005 n’était déjà pas détaillé.»

Charles Armstrong, un expert sur la Corée du Nord à l’Université de Columbia à New York, souligne l’importance symbolique de ce premier sommet entre un président américain et un dirigeant nord-coréen. «C’est vrai que sur le fond, il n’y a pas grand-chose», estime-t-il. «Sur la forme en revanche, c’est historique. Les prochaines étapes vont être décisives car beaucoup d’éléments peuvent faire dérailler les négociations à venir. Kim Jong-un n’a pas pris d’engagements spécifiques sur le démantèlement de son arsenal nucléaire. Il va probablement exiger que ses démarches s’accompagnent d’une levée des sanctions économiques. Or l’administration Trump assure vouloir que Kim Jong-un démantèle son arsenal nucléaire avant que les sanctions économiques prennent fin.»

Les deux experts sont surpris par l’offre de Donald Trump de suspendre les exercices militaires conjoints des États-Unis avec la Corée du Sud, une revendication clé de Pyongyang. «Avec Donald Trump, il faut néanmoins se méfier car il y a un fossé entre ce qu’il dit et ce qu’il fait», précise Stephan Haggard. «Mais si c’est vraiment le cas, ce sera très dur pour les États-Unis d’exercer une pression maximale sur la Corée du Nord après ce traité.»

Dans ce contexte, Kim Jong-un est clairement le vainqueur du sommet de Singapour, selon Stephan Haggard. «Kim n’a rien donné», conclut l’expert. «Il n’a pas dit qu’il entamerait le processus de dénucléarisation de son pays. Il a simplement accepté de «travailler pour une dénucléarisation totale de la péninsule coréenne». Qu’est-ce que cela veut dire? Il n’est fait aucune mention d’un processus de vérification dans ce texte. Kim Jong-un n’a que suspendu ses tests de missiles. Et en échange, il a été réhabilité sur la scène internationale par le président des États-Unis.» Jean-Cosme Delaloye - New York (24 heures)

Créé: 12.06.2018, 21h50

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