Pékin bétonne au large

DécodageL’Empire du Milieu affirme «en dur» ses ambitions territoriales en mer de Chine méridionale.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Sept mois séparent les deux photos satellites ci-contre. Sur la plus ancienne, prise en août 2014, le récif corallien de Fiery Cross (Yongshu , en chinois), dans l’archipel des Spratleys (Nansha), en mer de Chine méridionale, apparaît quasi vierge de constructions. Ses côtes sont à moitié submergées et son centre occupé par un lagon turquoise.

Plus une trace de végétation, en revanche, sur le cliché daté du 18 mars dernier. Le sol, couleur rose-beige, a été aplani, les deux longues côtes, désormais rectilignes, ont été remblayées à l’aide de dragues équipées d’énormes «aspirateurs à sable». Un chenal conduit à un port. Enfin, une piste d’aviation de plus de 3000 m est en phase d’achèvement sur le littoral le plus long.

La carte de la zone maritime (cliquez sur l'image pour l'agrandir):

Grâce à Mao réinterprétant la légende du vieux Yu Gong, on savait les Chinois capables de déplacer des montagnes. Les voilà aujourd’hui – un peu partout dans cette mer de Chine méridionale dont ils revendiquent la quasi-totalité (voir la carte) – en train de faire sortir des flots des îles artificielles, véritables porte-avions fixes et insubmersibles. Une manière on ne peut plus concrète pour Pékin d’affirmer sa souveraineté et sa puissance sur d’immenses espaces maritimes et leurs richesses réelles ou supposées.

«Mare nostrum» contestée

Un tiers plus grande que la Méditerranée, avec ses 3,5 millions de km2, la mer de Chine méridionale (ou mer de Chine du Sud) est devenue ces dernières années l’un des points les plus chauds du globe. C’est que, bordée par sept pays en plein essor, riche en poissons, elle voit transiter chaque année la moitié des pétroliers mondiaux et pour des centaines de milliards de dollars de marchandises. Et puis, last but not least, son sous-sol regorgerait de pétrole et de gaz. De quoi attiser les convoitises de ses riverains. Et donc les risques de confrontation entre voisins plus ou moins amicaux. Avec, en toile de fond, la grande compétition de ce siècle naissant entre Pékin et Washington.

Droit de la mer et politique

C’est dans ce contexte que, depuis un an et demi, Pékin a lancé son formidable programme de construction, notamment dans les Spratleys, archipel de plus de 100 îles, récifs et atolls s’étalant sur 400 000 km2 entre le Vietnam et les Philippines. L’objectif est relativement aisé à comprendre si l’on se réfère à la convention des Nations Unies de 1982 sur le droit de la mer, dite convention de Montego Bay, que Pékin a ratifiée en 1996. Selon cette convention, un récif inondable ne peut pas donner droit à une zone économique exclusive de 200 milles nautiques et encore moins à des eaux territoriales (12 milles). C’est pourquoi Pékin n’hésite pas à engager ses travaux pharaoniques pour rehausser ces récifs et les relier entre eux pour en faire de véritables îles sur lesquelles flotte le drapeau chinois.

Des hectares gagnés sur la mer

Cette politique du fait accompli – dans des eaux et sur des terres contestées par plusieurs pays à la fois – fait évidemment hurler les voisins de la Chine et leur protecteur américain, lequel, par la bouche du commandant de la flotte du Pacifique, Harry Harris, accuse Pékin de bâtir une «Grande Muraille de sable». Samedi encore, à Singapour, le secrétaire à la Défense Ashton Carter a appelé à un «arrêt immédiat et durable» des travaux menés par la Chine, jugeant que le comportement de Pékin n’était pas «en phase avec les règles internationales».

Reconnaissant que d’autres pays (le Vietnam, Taïwan, les Philippines et la Malaisie) avaient eux aussi développé des avant-postes dans les Spratleys, Ashton Carter a cependant accusé Pékin d’en faire beaucoup trop et beaucoup trop vite. «La Chine a aménagé plus de 800 hectares, soit plus que tous les autres réunis et plus que dans toute l’histoire de la région», a-t-il poursuivi, notant que tout cela a été fait «ces 18 derniers mois».

Confrontation en direct sur CNN

«Il est clair que ce qui se passe en mer de Chine méridionale ramène à la confrontation majeure entre Pékin et Washington», qui a décidé de basculer 60% de la Navy dans le Pacifique d’ici à 2020, commente Antoine Kernen, spécialiste de la Chine et maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Lausanne.

On l’a vu encore le 20 mai dernier, quand une équipe de CNN, embarquée dans un avion espion américain P-8A Poseidon au-dessus des Spratleys, a enregistré les échanges peu amènes entre militaires chinois et américains. Les premiers demandaient aux seconds de quitter les lieux, ces derniers affirmant être dans leur droit, puisque les Spratleys sont considérées comme étant dans des eaux internationales. «On a vu alors en direct que les Chinois ne respectent pas le droit de la mer», commente Jean-Vincent Brisset, directeur de recherche à l’IRIS, ancien pilote de chasse français et attaché de l’Air à Pékin au début des années 1990. Cela dit, estime encore Antoine Kernen, «la Chine voit qu’il y a un coup à jouer et défie des pays plus faibles qu’elle, estimant que les Américains n’interviendront pas pour quelques récifs. Nous sommes encore dans une phase de provocation mesurée.»

Xi Jinping à la manœuvre

Reste que les deux spécialistes voient dans ce qui se passe en mer de Chine du Sud une conséquence directe des jeux de pouvoir qui se déroulent en Chine depuis l’élection de Xi Jinping à la présidence, en mars 2013. «Comme le pays doit faire face à des difficultés internes, le président nous refait le coup des Malouines, lance Jean-Vincent Brisset. L’affirmation de la présence chinoise dans les Spratleys est une bonne manière de flatter le nationalisme exacerbé des Chinois.»

«Xi Jinping est le dirigeant le plus puissant depuis Mao, mais il doit sans doute donner des gages à l’armée et donc lui laisser la bride sur le cou en mer de Chine méridionale», avance de son côté Antoine Kernen. Enfin, l’expert suisse pense que les économies de la région sont trop imbriquées pour que Pékin ose prendre le risque d’une escalade. En revanche, l’ancien militaire français estime que l’on ne peut rien exclure. «Surtout pas un dérapage.» La bataille de la mer de Chine du Sud ne fait que commencer.

Créé: 03.06.2015, 10h39

Articles en relation

Kerry appelle Pékin à l'apaisement en mer de Chine

Tensions Le chef de la diplomatie américaine s'est heurté à un refus cinglant de Pékin de prendre en compte les mises en garde de Washington. Plus...

Pékin pourrait «ébranler la paix» en mer de Chine

Archipel convoité L'Asean fait part de «sérieuses préoccupations» concernant des récifs coralliens dont la Chine est accusée de vouloir prendre le contrôle Plus...

Paid Post

CallDoc, assuré malin et flexible
Bénéficiez de consultations médicales 24h/24, 7j/7 et faites des économies! Profitez du rabais de prime sur l’assurance-maladie de base. Demandez une offre maintenant.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.