«Pékin tente d’éradiquer la nation des Ouïgours»

ChineRebiya Kadeer fut la femme d’affaires la plus riche de Chine. Devenue la voix de son peuple, elle parle ce mardi soir à Genève au FIFDH.

Rebiya Kadeer, présidente en exil du Congrès mondial des Ouïgours, est à Genève dans le cadre du FIFDH.

Rebiya Kadeer, présidente en exil du Congrès mondial des Ouïgours, est à Genève dans le cadre du FIFDH. Image: Steeve Iuncker-Gomez

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Le couvre-chef folklorique. La tresse soignée. Le regard perçant et la sonorité turque des mots qu’elle martèle avec précision. Cette dame d’un âge respectable, aussi menue que vigousse, n’est autre que Rebiya Kadeer, ex-millionnaire chinoise, aujourd’hui présidente en exil du Congrès mondial des Ouïgours. C’est-à-dire de la minorité musulmane vivant dans la province du Xinjiang, à l’extrême nord-ouest du pays. Un territoire qu’elle préfère appeler le Turkménistan oriental. Invitée à Genève par le Festival international du film sur les droits humains (FIFDH), elle participe ce mardi soir à 21 h à un débat à la salle Pitoëff suite à la projection d’un film consacré à sa vie: «The 10 Conditions of Love», de Jeff Daniels. Rencontre.

Vous étiez la femme d’affaires la plus riche de Chine et vous avez siégé au Parlement à Pékin. Les Ouïgours sont-ils vraiment discriminés?

Oh, vous savez, il y a aussi parmi les Tibétains quelques grosses fortunes! Diriez-vous que leur peuple est bien traité par la Chine? Pour ma part, mes affaires ont pris leur envol à l’époque où le pouvoir a décidé de laisser quelques entrepreneurs s’enrichir. J’ai été favorisée par l’effondrement de l’Union soviétique, qui m’a ouvert des marchés en Asie centrale. Pour ce qui est du Parlement, le pouvoir m’a sélectionnée pour en faire partie, comme la plupart des délégués. En Chine, si vous commencez à avoir un peu d’influence, on vous intègre au système. Puis vous êtes censé défendre le régime auprès de votre circonscription. Même si une révolte a été réprimée dans le sang. Ceux qui refusent ou critiquent le régime, sont tués ou croupissent en prison. Moi, par exemple, on m’a mise six ans en isolement.

Le Xinjiang n’a-t-il pas le statut de «région autonome ouïgoure»? De quoi s’agit-il?

La Chine prétend avoir octroyé des régions autonomes à trois minorités: les Tibétains, les Ouïgours et les Mongols. En réalité, quand les troupes de Pékin ont occupé en 1949 notre Turkestan oriental (rebaptisé Xinjiang), on nous avait fait beaucoup de promesses, à nous les Ouïgours, peuple indigène. L’autodétermination était envisagée alors que les Hans (ndlr: ethnie de la plupart des Chinois) ne représentaient que 2% de la population de notre territoire. Mais depuis, la colonisation a été massive. Aujourd’hui, ils sont majoritaires sur nos terres.

Mais le vrai tournant, ce fut il y a quinze ans. Avant, les Chinois nous laissaient quand même parler notre langue, maintenir notre culture, pratiquer notre religion, un islam libéral, très ouvert, avec une vraie richesse musicale… Mais nous avons été victimes du lancement de la guerre contre le terrorisme, Pékin multipliant les massacres de soi-disant islamistes, généralement de simples fermiers sans armes. Depuis, un génocide est en cours. Notre langue a été interdite, nos jeunes filles sont déportées vers la Chine des Hans. Ceux-ci s’approprient nos maisons, nos entreprises, nos champs, nos ressources naturelles (pétrole, charbon, terres rares, etc.) et se réservent tous les emplois bien rémunérés.

Le régime se sent très fort, calculant que la communauté internationale ne réagira pas. D’une part, si les Occidentaux connaissent le sort des Tibétains, ils ignorent souvent l’existence même des Ouïgours. D’autre part, toutes les capitales convoitent cette Chine devenue superpuissance économique.

Des Ouïgours multiplient les attaques sanglantes depuis quelques mois. Est-ce que cela ne donne pas raison à Pékin?

Mais les gens sont désespérés! Evidemment que certains recourent à la violence! Quel choix ont-ils? Quiconque critique le régime est jeté en prison. Voyez l’universitaire Ilham Tohti, un homme très modéré qu’honore à Genève le FIFDH: il a été condamné à la réclusion à perpétuité pour «séparatisme» après avoir jugé excessive la répression musclée. La police fait irruption dans les maisons en pleine nuit, tue des gens, arrache les foulards des femmes, enlève des adolescents. Et quand les parents vont au poste réclamer des nouvelles, ils sont accusés de sédition.

Y a-t-il eu du changement depuis l’arrivée au pouvoir du président Xi Jinping?

C’est pire qu’avant. Aujourd’hui, il n’y a même plus de procès. Les forces spéciales et l’armée sont autorisées à tirer pour tuer.

Vous dîtes que la Chine veut éradiquer les Ouïgours et s’accaparer le Xinjiang. Est-il si important pour Pékin?

Absolument. C’est d’abord un carrefour stratégique, une porte vers l’Inde, vers l’Asie centrale et le Moyen-Orient. C’est un sous-sol riche en pétrole, en charbon, en terres rares. Or, si la Chine officielle affirme être composée de 56 ethnies, les Hans ont en réalité réussi à les assimiler toutes sauf les Tibétains et les Ouïgours. Même les Mongols ne forment plus qu’une petite minorité sur leur propre territoire. Le régime a tout fait pour encourager les mariages mixtes et l’apprentissage du mandarin, mais sans jamais réussir à effacer notre culture.

Par ailleurs, on s’inquiète à Pékin depuis l’indépendance des anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale, qui partagent avec nous une culture similaire et une langue turkmène. C’est clair: la Chine de Xi Jinping veut en finir avec nous. Même les Ouïgours les plus modérés arrivent à ce constat. Le Turkestan oriental est devenu une zone de guerre, il y a des militaires partout…

Que pouvez-vous y faire?

D’abord informer le monde entier, sortir de l’anonymat. Puis réclamer de la communauté internationale qu’elle fasse pression sur Pékin. La répression est certes sévère au Tibet, mais c’est bien pire dans le Xinjiang. Ces deux dernières années, il y a eu des centaines voire des milliers de morts. Et la Chine traque même les fugitifs qui ont cherché refuge en Thaïlande, où ils ont terminé leur parcours dans des centres de détention pour migrants clandestins. Pékin réclame à Bangkok leur retour pour pouvoir les punir!

Même ceux qui ont trouvé asile aux Etats-Unis, au Japon ou même en Suisse, n’osent pas venir me rencontrer en plein jour. Car si le régime chinois l’apprend, il se vengera sur leurs proches restés au pays. L’un de mes fils purge d’ailleurs une peine de 9 ans. Un autre vient de sortir de prison après 7 ans de détention.

Créé: 03.03.2015, 07h51

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