«On ne peut pas entretenir sans fin une relation de dépendance»

Grand AngleL’ONG Kam For Sud se retire après 20 ans d’un village népalais. Récit d’une réussite.

Fête d’inauguration de l’école reconstruite de Saipu (Nord Est du Népal) en octobre 2019 avec les fondateurs et le comité de Kam for Sud.

Fête d’inauguration de l’école reconstruite de Saipu (Nord Est du Népal) en octobre 2019 avec les fondateurs et le comité de Kam for Sud. Image: Isabelle Chenal

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Fin octobre, après des heures de jeep sur une piste éprouvante, un groupe d’une quarantaine de Suisses débarquait dans le village népalais de Saipu, arrimé aux contreforts de l’Himalaya à mi-chemin entre Katmandou et la région de l’Everest. Les habitants les accueillaient pour y fêter ensemble la fin des travaux de reconstruction entrepris par l’ONG tessinoise Kam For Sud après le terrible tremblement de terre d’avril 2015. Dans le malheur qui a frappé le Népal ce printemps-là, Saipu a eu de la chance: le séisme a détruit et endommagé 85 % des maisons, mais n’a fait aucune victime. Et Saipu a eu une chance supplémentaire: le village est aujourd’hui reconstruit. Grâce à la générosité des donateurs suisses et à l’efficacité de l’ONG, près de 900 maisons ont été rebâties, ainsi que deux écoles et une nouvelle clinique médicale.

Comme toujours lors d’une manifestation officielle au Népal, la cérémonie a été égrenée de longs discours et d’abondantes offrandes de colliers de fleurs aux visiteurs helvétiques, tous amis de longue date de Kam For Sud. Mais la cérémonie revêtait une forte composante émotionnelle, autant pour les autorités locales que pour Silvia Lafranchi Pittet, fondatrice et coordinatrice des projets de l’association. Car l’ONG marquait ce jour-là la fin officielle d’une présence ininterrompue de 20 ans, initiée par la construction de la première école inaugurée en 2000. «Quand on soutient un village, il y a toujours de nouvelles nécessités, fait observer la Tessinoise. Et la tentation est forte de rester, car nous avons tissé des liens d’amitié très forts ici. On sent beaucoup d’affection et de reconnaissance. Mais on ne peut pas entretenir sans fin une relation de dépendance.» Comment réussir son départ quand on s’est investi si longtemps dans une communauté?

Priorité à l’éducation

Silvia Lafranchi Pittet semble avoir suivi à la lettre la devise de Saint-Exupéry, qui disait: «Voyez-vous, dans la vie, il n'y a pas de solutions. Il y a des forces en marche: il faut les créer, et les solutions les suivent.» Aucun obstacle ne paraît jamais infranchissable pour cette femme déterminée et souriante. Son énergie positive, sa confiance perpétuelle, sa patience aussi lui permettent de mettre en marche ces forces que l’on croyait absentes ou épuisées. Il y a 20 ans, après avoir travaillé pendant plusieurs années dans le domaine la coopération au Népal, l’écologue tessinoise se lançait avec un groupe d’amis dans un projet purement bénévole et désintéressé: construire une école dans un village reculé, qui, à l’époque, n’était relié ni par la route ni par électricité.

L’une des 900 maisons reconstruites de façon antisismique.(I. CHENAL)

L’histoire de l’engagement de Kam For Sud à Saipu est aussi celle de son désengagement, comme le raconte Silvia Lafranchi Pittet: «À l’ouverture de l’école, nous avions mis à disposition les salaires de 80% des professeurs et on pensait diminuer progressivement notre engagement jusqu’à remettre intégralement la charge salariale à l’État. Ce processus a pris 20 ans, principalement à cause des bouleversements politiques dans le pays. Pendant la guerre civile, entre 2001 et 2008, le gouvernement avait d’autres priorités que l’éducation.» Ce qui n’a pas empêché les besoins d’augmenter, l’école de s’agrandir, et Kam For Sud de se professionnaliser: d’autres projets sont développés dans différentes régions du Népal et un magasin d’artisanat népalais ouvre à Locarno, dont les revenus permettent à l’association de se donner une structure professionnelle.

L’ONG s’était fixé 2020 pour quitter Saipu et se consacrer à ses autres projets en plein développement, dont une ferme-orphelinat près de Katmandou. Le tremblement de terre a changé les priorités, mais a fait l’effet d’une caisse de résonance pour la petite structure, qui a récolté un million de francs en très peu de temps. Kam For Sud a bien su gérer le passage de l’aide humanitaire d’urgence (10 tonnes de tentes, matelas et sacs de couchages acheminées en quelques semaines) à un programme de reconstruction. Le mari de Silvia, Daniel Pittet, ingénieur et expert en reconstruction postcatastrophe, a passé un an complet sur place pour mettre en place la formation d'une centaine de maçons et de charpentiers locaux, apporter des appuis techniques à la population et coordonner les aides financières pour assurer la reconstruction antisismique des maisons privées et des infrastructures publiques. «Malgré le tremblement de terre, nous partons dans les temps, avec la satisfaction d’avoir reconstruit le village, conclut Silvia. Et les artisans formés ont du travail encore pour longtemps.»

www.kamforsud.org

Créé: 29.12.2019, 12h08

Éclairage

Pour la Fedevaco, le désengagement doit être planifié dès le début

«Les opérations de développement doivent être réfléchies comme un tout, du début à la fin, préconise Émilie Converset, chargée de projets à la Fedevaco. Lorsque nous analysons un projet d’une ONG, nous regardons attentivement comment il est construit pour avoir des effets qui perdurent. C’est un de nos critères déterminants.» En principe, les ONG travaillant dans le développement sont libres de mener leurs projets en toute indépendance quand leur financement est privé.

Mais pour celles qui sollicitent le soutien des collectivités publiques, il existe une structure intermédiaire pour s’assurer de la qualité des projets et la faire progresser. En Suisse romande et italienne, des fédérations cantonales réunies au sein du Federeso jouent ce rôle en coordination avec la Confédération (DDC).

Dans le canton de Vaud, c’est la Fedevaco qui se charge de faire l’interface entre une cinquantaine d’ONG, les services cantonaux et les communes. Lorsqu’une ONG finance des infrastructures, la Fedevaco vérifie par exemple que les frais d’entretien soient budgétisés et que les autorités locales prennent en charge les frais de fonctionnement au terme du projet.

La réalité d’une grande ONG avec du personnel salarié est très différente d’une association bénévole. Émilie Converset reconnaît que les exigences de suivi institutionnel et de redevabilité pour des petites organisations peuvent être très lourdes, mais elle constate une nette amélioration dans la structuration des projets.

«Avec beaucoup de bonne conscience et peu de professionnalisme, on fait parfois plus de bien que de mal. Ce qui n’empêche pas que des projets de grandes ONG soient aussi refusés.» Dans sa pratique, la chargée de projets a pu visiter des réalisations qui prospèrent dix ans plus tard.

«Elles sont d’autant plus solides que les gens sur place décident eux-mêmes de ce dont ils ont besoin et qu’ils en sont les porteurs. Mais la pérennisation reste un des points les plus difficiles à maîtriser. C’est même la première réflexion à avoir.»

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