Rejeté en Suisse, le revenu de base agite les élections en Inde

PauvretéL’opposant Rahul Gandhi promet d’en finir avec la grande pauvreté. Le parti au pouvoir dénonce une manœuvre populiste.

Un garçon patiente mardi parmi une file d'électrices dans un bureau de vote à Pune, en Inde.

Un garçon patiente mardi parmi une file d'électrices dans un bureau de vote à Pune, en Inde. Image: Francis Mascarenhas/Reuters

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La plus grande démocratie du monde serait-elle sur le point de garantir un revenu de base à 1,4 milliard de citoyens? La réponse est aux mains des 900 millions d’électeurs indiens appelés à glisser leurs voix dans l’urne dans le cadre du scrutin législatif national qui s’étale du 11 avril au 19 mai. En effet, Rahul Gandhi, chef du principal parti d’opposition, le Congrès national indien, a juré d’en finir avec la pauvreté. Il l’a promis à la fin de mars: si son parti l’emporte, les 50 millions de familles les plus démunies du pays – soit une personne sur cinq – recevront une mensualité de l’État. Bref, trois ans après le rejet populaire en Suisse de l’initiative «Pour un revenu de base inconditionnel», le deuxième pays le plus peuplé du monde songe à instaurer un système similaire.

Manœuvre populiste? C’est bien l’avis de Ram Madhav, secrétaire général du Bharatiya Janata Party (BJP) du premier ministre Narendra Modi. Moqueur, il a lancé: «C’est facile de promettre la Lune quand vous savez que vous allez perdre!» Les sondages, en effet, ne sont pas encourageants pour le descendant de la «dynastie» politique Nehru-Gandhi. Cela dit, le débat s’est bel et bien installé dans la campagne électorale. L’idée d’un revenu de base fait son chemin même dans l’entourage du chef du gouvernement… Ainsi, Arvind Subramanian, alors principal conseiller économique du premier ministre Modi, avait déjà déclaré en 2017 qu’en versant des mensualités équivalant à 2% du produit national brut (PNB), l’Inde pourrait réduire de deux tiers les situations d’extrême pauvreté. Puis, l’an dernier, il a prédit qu’un ou deux États régionaux indiens mettront sûrement en œuvre une forme de revenu de base inconditionnel.

Survivre à la robotisation

Pas de quoi surprendre Sarath Davala. Ce sociologue est l’un des architectes du test grandeur nature mené entre 2011 et 2013 dans l’État de Madhya Pradesh, province située au centre du pays. Il ne manque pas une occasion de relever que l’idée d’un revenu de base inconditionnel est soutenue tant par des personnalités de gauche que de droite ou du centre.

Pour une raison simple: l’avenir de l’emploi semble très sombre. La robotisation industrielle est sur le point de laisser sur le carreau des portions importantes de la population. «Nous vivons la quatrième révolution industrielle (numérique), qui fait planer la menace apocalyptique d’une croissance sans emploi», expliquait le sociologue récemment dans un entretien à OpenDemocracy. «Près de 50% des Indiens travaillent dans l’agriculture, qui cesse progressivement de représenter une source de revenu viable. Pourquoi croyez-vous que tant d’agriculteurs se suicident! Quant au développement du secteur des services, il crée surtout des emplois précaires.» Sans compter que l’Inde n’est plus le pays de la région où la main-d’œuvre est la moins chère. «Nous ne faisons pas attention à la crise majeure qui explose juste sous nos yeux!» s’alarme Sarath Davala. «Ceux qui affirment que l’Inde n’est pas prête (ndlr: pour le revenu de base inconditionnel) doivent se préparer à ce que la société s’effondre», martèle-t-il.

Or, selon le programme pilote mené au Madhya Pradesh, la plupart des bénéficiaires ont investi dans des outils leur permettant d’augmenter leur revenu. Et leurs enfants, qui travaillaient pour subvenir aux besoins essentiels de la famille, ont été envoyés à l’école afin de s’armer pour l’avenir.

Vaincre la corruption

Sarath Davala note aussi que le revenu de base inconditionnel – ou un système approchant – permettrait de remplacer des aides sociales très inefficaces, car les financements disparaissent en lourdeurs bureaucratiques et en corruption. Selon certaines estimations, 40% des aides alimentaires indiennes ne parviendraient jamais aux bénéficiaires! Au contraire, un revenu de base versé directement sur leurs comptes en banque, sans poser de conditions, simplifierait au maximum les procédures… et donc aussi les risques de gaspillage.

Créé: 25.04.2019, 07h16

Expérimenté partout sur la planète

L’Inde n’est pas la seule grande démocratie à débattre du revenu de base inconditionnel. Aux États-Unis, l’entrepreneur Andrew Yang, candidat démocrate à l’élection présidentielle de 2020, en a fait son cheval de bataille. «La robotisation a déjà détruit quatre millions d’emplois industriels. Et les meilleurs spécialistes prédisent qu’un tiers de tous les travailleurs américains perdront leur job dans les douze ans à venir! Nous ne sommes pas en mesure de faire face, martèle-t-il. Le revenu de base permet à chacun de couvrir les besoins élémentaires tout en cherchant un emploi, en créant son propre business, en reprenant des études ou en prenant soin de ses proches.» En Finlande, un rapport prometteur a été publié en février par l’institution des assurances sociales Kela, suite au programme pilote mené en 2017 et 2018. En grande majorité, les quelques milliers de bénéficiaires des mensualités fixes se sentaient en meilleure santé, moins stressés et plus confiants dans leur capacité à retrouver du travail. Ils avaient aussi une opinion plus positive sur les institutions et sur les gens en général. Le système semble renforcer la cohésion sociale et n’a pas été un encouragement à la paresse. Aux quatre coins du globe, des programmes pilotes sont lancés pour trouver la bonne formule. Canada, États-Unis, Italie, Pays-Bas, Espagne, Écosse, Brésil, Kenya ou encore Ouganda… Partout, l’objectif est le même: trouver un moyen de préserver la stabilité de sociétés où le travail rémunérateur se fait de plus en plus rare. A.A.

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