«Des assaillants isolés mais un acte calculé»

Massacre à Charlie HebdoPour Jacques Baud, spécialiste suisse des questions de terrorisme, l’Occident ne comprend absolument pas la logique des radicaux islamistes.

Jacques Baud, spécialiste suisse des questions de terrorisme. (image d'archives)

Jacques Baud, spécialiste suisse des questions de terrorisme. (image d'archives) Image: P. Martin

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Ancien officier des Services de renseignements suisses, Jacques Baud est notamment l’auteur d’une Encyclopédie des terrorismes et violences organisées. Derrière l’attaque contre Charlie Hebdo, il ne voit pas forcément un réseau islamiste, mais des individus très déterminés qui pensent participer à un combat global pour la défense de leur foi, qu’ils croient menacée par l’Occident. Les assaillants ne seraient pas des fous furieux, mais au contraire des êtres très rationnels dont la logique nous échappe.

Les assaillants semblaient très organisés, ils ont attaqué à l’heure de la réunion hebdomadaire, malgré la présence de policiers. Quel genre de groupe a pu faire ça?

Difficile de tirer des conclusions à partir de ces premiers éléments d’information. En réalité, cela pouvait très bien être le fait de plusieurs individus déterminés qui ont mûri leur coup. Cela reste un phénomène isolé, même s’il est très réfléchi.

Donc pas fondamentalement différents des «loups solitaires»?

Cela dépend. Il faut s’entendre sur le sens de cette expression en vogue. Il ne faut pas confondre d’une part celui qui frappe sous le coup de l’émotion, commettant un geste instantané, pas complètement calculé, peut-être comme l’attaque du parlement au Canada, et d’autre part des assaillants organisés, réfléchis, qui estiment participer à un combat pour leur foi, certes localement, mais en communion avec d’autres, comme au Musée juif de Bruxelles. Sauf qu’en Belgique, les victimes étaient prises au hasard, même si la probabilité était grande de toucher des juifs. A Charlie Hebdo, il s’agit de «punir» très précisément une rédaction qui a publié les caricatures de Mahomet.

Punir, c’est certain. Mais ne s’agit-il pas aussi de frapper les esprits?

Bien sûr! Le terrorisme est toujours une opération de communication.

Cela dit, pourquoi frapper maintenant, si longtemps après la publication des caricatures en 2006?

Je note qu’elles ont été publiées à plusieurs reprises. A mon sens, les extrémistes réagissent moins au dessin – il y en a eu de bien pires – qu’à l’intention derrière sa publication. Les caricatures avaient aussi été publiées en Norvège, où le gouvernement s’était excusé, estimant que des sensibilités avaient été blessées. Mais le Danemark n’avait au contraire affirmé que la liberté de la presse. Nombreux sont les musulmans qui se sont sentis humiliés, non pas par les caricatures elles-mêmes, mais par le fait qu’on ne comprenne pas qu’elles puissent les blesser.

Cette attaque ne répond-elle pas aussi à la fatwa du groupe Etat islamique (Daech) appelant à frapper partout dans le monde et de toutes les manières possibles? Y a-t-il des ramifications internationales?

Cela m’étonnerait. Avec son appel, Baghdadi cherchait surtout à se donner une stature de chef, dans l’espoir de réunir sous son autorité les factions islamistes qui se déchirent en Syrie. Il avait aussi appelé les Etats-Unis à venir bombarder ses combattants. Face à cet ennemi commun, des groupes comme Al-Nosra cessent de combattre Daech et unissent leurs forces. On a trop tendance à croire que les radicaux sont des fous furieux. Au contraire, ce sont des gens extrêmement rationnels, mais avec une logique fondamentalement différente de la nôtre. Et c’est ce que nous avons de la peine à comprendre.

Peut-on prévenir ce genre d’attaque?

Oui, en adoptant une vraie stratégie d’action contre le terrorisme. Il faut lutter contre le phénomène et pas seulement contre des individus. Or, aucun pays n’a adopté de véritable stratégie. Rappelez-vous que tout a commencé dans les années 1990, quand les Etats-Unis n’ont pas voulu retirer leurs bases militaires d’Arabie saoudite, terre sacrée pour les musulmans. Puis en Irak, l’embargo américain qui devait pousser la population à se soulever n’a finalement favorisé que les groupes islamistes organisés. Au Pakistan, les frappes sont perçues comme autant d’agressions. Dans ces pays, nos discours sur la démocratie et les droits de l’homme sonnent creux. L’incompréhension occidentale n’en finit pas de nourrir la radicalisation islamiste.

Créé: 07.01.2015, 18h38

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